Couverture numéro 95

L’histoire des langues regorge de polémiques sur la création, l’usage et la mise en oubli des mots. D’une génération à l’autre les théories diffèrent. Notre siècle a connu quelques grands ménages des dictionnaires, commandés par certains virages en lexicographie : l’utilisation suffisante d’un terme à un moment donné, aux yeux de tel ou tel lexicographe, assurera sa pérennité jusqu’à la prochaine édition ; l’inverse en amènera la disparition.

Au Québec les controverses entourant la langue parlée et le bon usage égayaient déjà les chroniques et les pages de lecture dans les journaux du XIXe siècle. Si aujourd’hui, dans les écoles, chaque élève doit posséder son propre dictionnaire, son utilisation n’en demeure pas moins restreinte. Le bon vieux Larousse de nos enfances ayant perdu du galon, qui se préoccupe aujourd’hui du sort réservé aux mots ?

Quelques livres récents protestent contre les dernières condamnations à l’oubli des lexicographes, leurs auteurs, dont Bernard Pivot, déplorant que disparaissent des éléments culturels toujours significatifs à leurs yeux. Que penser de ce débat ? Peut-on commander l’utilisation de certains termes ? Par ailleurs, n’est-il pas risqué de les faire disparaître des dictionnaires au moment où la création originale autour des nouveaux outils, des nouvelles occupations, des réalités de notre temps se fait plus rare, remplacée paresseusement par l’emprunt de mots étrangers, de sigles incompréhensibles ou d’éléments forgés de toutes pièces.

Quand on pense au rôle qu’ont joué dans le brassage des civilisations ces insatiables curieux, ces métis culturels que furent les auteurs des premiers dictionnaires, leur survol par la pensée des différences propres à chaque communauté humaine, on admire qu’ils aient pu ainsi assurer le passage d’une culture à une autre, d’une vision du monde à une autre. Leurs héritiers, les lexicographes, se consacrent moins à la conservation, est-ce catastrophique ? On peut le penser… et s’en convaincre : il suffit de tendre l’oreille.

Alors que les systèmes de communication sont de plus en plus performants, il semble y avoir renversement de situation. L’abondance des moyens joue contre l’élargissement de la culture. Faire vite et approfondir n’ont jamais fait bon ménage. Et, il nous faut le constater, la précision du vocabulaire, la clarté des raisonnements, la justesse et la correction de l’expression semblent déserter les relations langagières. Les tics de langage, les jurons, les onomatopées, les raccourcis sont monnaie courante.

Ce qui est de bon aloi maintenant, c’est de suivre ce courant, de truffer le discours de termes étrangers, d’emprunts contestables, d’approximations douteuses. De mauvais aloi par contre est devenu l’emploi d’une langue précise, correcte, nuancée, sans être recherchée.

La langue française est complexe certes, mais précise, et fastueuse. Cette richesse nous appartient, mal en user est loin d’être inoffensif. La compartimenter, en réserver certains usages à quelques « connaisseurs » ne l’est pas non plus. Tous les langages d’initiés sont des formes de rejet de l’autre.

Cette attitude prolifère aujourd’hui et l’on en sait le pouvoir dévastateur. NB

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