Numéro 95

Jean Royer

LA MAIN NUE

Québec Amérique, Montréal, 2003
121 pages
19,95 $

« L’acte de création part souvent d’une identité blessée dans l’enfance. » S’il fallait résumer l’ouvrage de Jean Royer en une phrase, c’est celle-là qu’il faudrait choisir car elle énonce le thème central du récit. Jean Royer est né sans main droite. La main nue, c’est celle qui lui reste, celle qui écrit. À travers une série de courts chapitres, l’écrivain réfléchit sur sa venue à l’écriture, sur la manière dont il s’est construit à partir des mots, compensant en quelque sorte l’absence de sa main droite par une redécouverte de son intégrité corporelle à travers le langage. Au fil des pages, il rend hommage à ses parents qui, chacun à sa manière, ont nourri sa vocation littéraire. Si la mère représente l’univers de l’affection et des mots, le père, quant à lui, est enfermé dans un monde de silence, de culpabilité et de mélancolie, silence et mélancolie contre lesquels le poète écrira. Mais ce père en apparence étranger au bonheur et à la création n’encourage-t-il pas son fils à bien apprendre le français à l’école, n’est-il pas celui qui possède les quelques livres de la maison, n’offre-t-il pas à son jeune garçon une étagère vitrée pour lui donner envie de lire et de se cultiver ? N’est-il pas, enfin, l’auteur des carnets noirs que le fils recevra en héritage et qui trahissent peut-être des velléités d’écriture ?

Le récit de Jean Royer commence avec sa naissance et se clôt sur le spectre de la mort. Entre ces deux pôles, de nombreux événements marquants auront ponctué la vie de l’homme de lettres : la publication du premier recueil à l’Hexagone, les années de journalisme littéraire et culturel au journal Le Devoir, l’intérêt enthousiaste pour la littérature des femmes et pour la littérature québécoise en général et surtout le travail considérable accompli dans un genre que Jean Royer a beaucoup pratiqué et qu’il nomme la « critique d’accompagnement ». Il entend par là une forme de critique basée sur l’entrevue qui ne rivalise pas avec la critique savante mais qui l’accompagne et la complète dans la mesure où elle sert à présenter un auteur et son œuvre. Jean Royer a interviewé des centaines d’écrivains au cours de sa carrière, et ce, pour le grand plaisir de ses lecteurs. Le plaisir se renouvelle avec La main nue, un joli petit livre à l’écriture sensible, méditative et poétique.

Publié le 15 juin 2004 à 10 h 32 | Mis à jour le 11 février 2015 à 20 h 55