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Numéro 95

Dominique Muller

LES MALGRÉ-NOUS

Seuil, Paris, 2003
344 pages
37,95 $

Ancien boxeur, Alex Ruhlmann est maintenant propriétaire d’un bar. Jean-Pierre Blumenfeld, son ami, est un dentiste à la retraite. Claude Keller, la fille d’un ami de Jean-Pierre et ancien flirt d’Alex, entrera dans le bar pour se protéger de la pluie ; son arrivée bousculera les journées tranquilles qui s’y déroulaient. Un autre titre à conquérir pour l’un, la raison d’explorer le passé pour l’autre ; Claude introduira la passion, la jalousie, le bonheur et la souffrance dans la vie des deux protagonistes.

Réduits à quelques phrases, ces personnages ne semblent pas colorés, mais ils le sont, ô combien ! Alex parle beaucoup – de politique, la plupart du temps – pour dissimuler ses doutes et son désarroi provoqués par Claude, amante insaisissable, alors que Jean-Pierre écrit, rêve, se remet en question… en silence. Le premier se bat et se relève sans cesse, appliquant à toutes les situations les techniques apprises sur le ring ; le second, plus tranquille et passif, supporte tous les événements qui se présentent, avant de comprendre que même à soixante-dix ans, il n’est pas trop tard pour changer. Entre-temps, Claude va de l’un à l’autre, se lasse, s’absente lorsqu’ils l’attendent, revient lorsqu’ils croient qu’ils ne la reverront plus. Si elle partage le lit des deux hommes, elle garde jalousement ses secrets et ne raconte son enfance qu’à Jean-Pierre. Originaires d’Alsace, ils s’interrogent sur l’histoire de la région annexée à l’Allemagne puis reconquise par la France, sur la Jeunesse hitlérienne et les « malgré-nous », ces incorporés de force dans l’armée allemande…

Le roman (qui est aussi un hommage à La recherche du temps perdu) suit plusieurs pistes qui sont toutes explorées avec une belle dose de finesse et de subtilité. Les malgré-nous nous plonge dans des relations troublantes, celles entre Claude et sa mère, entre Alex et Jean-Pierre, entre ce dernier et ses origines juives, ses souvenirs des années de guerre qu’il a passées sous un nom différent, au moment où ses parents étaient exécutés à Auschwitz. Une lecture parfois exigeante – à cause des nombreux personnages, de la densité du style – mais très intense, qui mérite qu’on y consacre du temps.

Publié le 16 juin 2004 à 10 h 41 | Mis à jour le 16 juin 2004 à 10 h 41