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Numéro 95

Jacques Derrida

GENÈSES, GÉNÉALOGIES, GENRES ET LE GÉNIE

LES SECRETS DE L'ARCHIVE

Galilée, Paris, 2003
101 pages
37,95 $

Entre le génie convoqué par Aladin et le malin génie, trompeur et puissant, de Descartes, voilà introduit le doute de l’hétéronomie, la gêne de ce qui excède toutes les filiations et l’incroyable et ineffable histoire des tissages de l’œuvre monumentale d’Hélène Cixous : « Plus d’une génie en une », écrit Jacques Derrida. Puis, afin d’ouvrir le secret secret de la littérature, proprement hiéroglyphique, cette phrase lumineuse parce qu’énigmatique : « Son écriture [celle de H. C.] me rappelle tous les écureuils du monde ». Ça ronge les sangs. La masculinité du génie, avec e muet, se mue alors en un carrefour de voix, d’accents et de rythmes venant du fond des âges et se précipitant à corps perdu dans un futur inénarrable par le don qu’elle aura fait de ses fonds d’archives scellés – truffés de noix fonds, milliers de pages de rêves – à la Bibliothèque nationale de France.

C’est en concentrant obstinément son attention sur l’autobiographique Manhattan, Lettres de la préhistoire, que Jacques Derrida poursuit le secret de l’archive et de l’enjeu du jeter-conserver, proposant une thèse et une méditation : le concept de génie « dérange » l’ordonnance des séries génétiques articulant d’habitude les généalogies. Une scène primitive, survenue à la Bibliothèque tombale de Yale, en 1964, sert ici de point de capiton à une topologie inouïe de la garde, de la conserve, de la perte, du reste. Lâgénie de Cixous, comment ne pas la lier aux questions techniques (par exemple à l’impossible classement des morceaux de corpus) et pratiques (quelle écriture se retrouve fiction ? À partir d’où se légitime la divulgation de documents inédits et inécrits ?, etc.) de la littérature telle qu’en elle-même l’éternité l’adorne ?

L’immense question du génie de la littérature en tant que « Toute-puissance-autre » se trouve par conséquent à jamais posée, lequel génie, selon la formule de Derrida, « est un don qui n’apparaît jamais comme tel pas plus que ce qu’il donne ». Bref, le génie excède les genres littéraires et les genres sexuels en ce qu’il ouvre un doute radical sur le nSud de la réalité et de la fiction, serré par la vigilance de l’écriture et de la mémoire, au sortir de la nuit, à la découpe de l’avant-veille.

Publié le 15 juin 2004 à 9 h 48 | Mis à jour le 15 juin 2004 à 9 h 48