Numéro 157

Marie Chouinard

ZÉRO DOUZE

Du Passage, Montréal, 2019
375 pages
32,95 $

Les réminiscences d’une enfance ordinaire, livrées sous forme de poésie anecdotique, ne sont pas nécessairement de nature à émerveiller, sauf si elles sont le fait d’une chorégraphe géniale, dont les créations ne cessent de susciter l’admiration au Québec et dans le monde depuis la fin des années 1970.

Le livre est de facture soignée, ce qui est une marque de commerce de la maison qui le publie, et il affiche en même temps un désir d’expressivité spontanée. Marie Chouinard, endossant le rôle d’écrivaine, évoque divers moments de son enfance, de zéro à douze ans, par une suite de brefs énoncés dont le ton cherche à reproduire la pensée naïve de l’enfance. L’écriture, généralement sans ponctuation, prend la forme de vers libres, dont le rythme est accentué par une mise en page très étudiée comportant notamment un luxe d’espaces blancs. L’autrice accompagne ses textes de dessins au trait qui, sans être à proprement parler des dessins d’enfant, tendent là aussi à se rapprocher d’une certaine naïveté enfantine.

Environnement familial, jeux, amitiés, télévision, musique, voisin exhibitionniste, parc Belmont, premiers émois sensuels, expérience du trac, les souvenirs de Chouinard se succèdent en rafale et finissent par constituer un décor, sinon une ambiance. Les lecteurs de la génération de Marie Chouinard y reconnaîtront l’époque de leur enfance, les années 1950 et 1960. Certaines références communes sont très domestiques, par exemple « ma mère ne répond pas / quand elle porte des bigoudis », d’autres renvoient à une actualité sociopolitique plus large, notamment l’Exposition universelle de Montréal ou l’assassinat de John F. Kennedy. Au-delà de l’anecdote, certains faits relatés par l’autrice chorégraphe donnent à réfléchir sur des évolutions sociales survenues depuis le temps de son enfance. Le papa photographiant ses trois petites filles nues fait inévitablement penser à l’exploitation des photos d’enfants sur le Web aujourd’hui. Et quand une gardienne raconte à la petite Marie avoir longuement embrassé sur la bouche un inconnu dans un autobus, on se prend à regretter la perte de l’insouciance dont se berçait l’époque.

Contrairement à ce qui est suggéré en quatrième de couverture, je ne crois pas que ce livre « révèle la construction d’une identité ». Sa lecture est réjouissante sous maints aspects, mais somme toute le sentiment qui s’en dégage est plutôt fugace.

Publié le 26 février 2020 à 14 h 29 | Mis à jour le 26 février 2020 à 14 h 29