Couverture numéro 85

Nuit blanche, numéro 85, décembre 2001

« Rien ne sera plus comme avant. » Ce commentaire a été général devant l’horreur déclenchée un certain jour de septembre 2001. Reconnu comme tel, ce coup de fouet asséné à la terre entière, ce signe du ciel, pourrait-on dire, nous a tous réveillés, sortis de notre léthargie. Nous avions voulu ignorer la vulnérabilité du monde, portés par l’optimisme concerté des institutions économiques. Le réveil a été brutal. En arrière plan des tours devenues symboles d’une puissance aux pieds d’argile, nous voyons se profiler une autre réalité : l’envers du décor glorieux, illusoire de naguère. Jean-François Mattéi*, comme bien des penseurs au cours des âges, n’hésite pas à pointer du doigt la barbarie présente dans toutes les communautés humaines, contrepartie négative de toute démarche civilisatrice et virus destructeur.

Devant ce monde mis à nu, le constat de désastre n’appelait-il pas à remettre en question toutes les certitudes, nos choix de sociétés ? La situation aurait dû imposer un temps d’arrêt, susciter un immense mouvement de réflexion. Prendre du recul, s’interroger sur l’avenir des humains, combien l’ont fait ? Si quelques voix, de ceux qu’on considérait il y a peu comme des prophètes de malheurs, ont percé à l’occasion l’écran de la surenchère médiatique partagée entre les appels à la guerre à finir contre un ennemi multiforme insaissisable et les offres de dissipation de l’atmosphère de malheur qui risquait de se prolonger, elles eurent peu d’audience. Car chez l’immense majorité des décideurs, à peine effleuré le besoin de comprendre et de mettre la raison à l’Suvre pour changer ce qui manifestement mène à la catastrophe, un autre mouvement autrement plus fort, mieux armé a été mis en branle. Pour les financiers de la planète , quelques heures consenties à la pensée, c’était déjà trop. Au peuple, à qui l’on adressait des appels au calme, qu’on voulait détourner de la panique  on avait besoin de lui pour autre chose  , le message de ceux dont la peur était bien réelle, celle de voir fondre leurs investissements, a été clair : ne cessez surtout pas de consommer, au contraire. Et comme consommer ne peut être qu’un plaisir, oubliez le choc éprouvé, vivez comme avant, ne changez pas vos façons de voir ni d’agir, votre salut réside dans la satisfaction de vos désirs contre argent comptant évidemment.

Dans une entrevue diffusée récemment mais enregistrée avant le 11 septembre, Michel Serres évoquait Hiroshima comme l’événement le plus lourd de signification pour la survie de la planète. Les horreurs commises par l’espèce humaine, certaines effroyables, tenaient jusque là de la barbarie « ordinaire ». Mais avec Hiroshima, c’est la possibilité d’autodestruction qui fit toute la différence. Pesant l’événement à l’aune de la pensée, le savant devenu philosophe y a vu à l’Suvre les exploits des techniques les plus avancées et s’est interrogé sur les moyens d’amener les apprentis sorciers de la planète à élargir leur vision, à prendre en compte les conséquences de leur action. Pour Michel Serres, les scientifiques sont rarement des hommes complets, en ce sens qu’ils peuvent très bien posséder un savoir unique, une compétence manifeste dans leur domaine tout en étant complètement ignares sur les grandes questions de l’existence. Jean-François Mattéi* cite à cet égard Michel Henry « En aucun cas la science ne saurait donner un horizon de significations et une unité d’expérience à l’âme humaine. »

Si on ne peut pas du jour au lendemain faire de tous les scientifiques, et encore moins des investisseurs, des hommes responsables devant l’humanité, et sachant que le politique, qui a perdu de vue les valeurs humanistes, ne peut faire contrepoids,  les décisions prises depuis le 11 septembre témoignent du contraire  , c’est à chaque humain, à tous les humains conscients de la gravité des enjeux et de l’urgence d’agir, de relever le gant. Ensemble nous ne sommes pas impuissants et notre engagement est la seule action qui nous permettra de vivre autrement que dans la honte. NB

 


*Jean-François Mattéi, La barbarie intérieure, Presses Universitaires de France, 1999.


 

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