Édouard Glissant

ORMEROD

Gallimard, Paris, 2003
365 pages
29,95 $

Non, le nom Ormerod, du Lancashire, n’est ni celui de l’illustrateur de livres pour enfants ni celui du redoutable attaquant du club de soccer de Southampton. Chez Édouard Glissant, le nom de Beverley Ormerod émerge au détour d’un rêve protégé par la pluie, désignant l’amie d’un poète, ladite amie, dont la sœur a épousé un des conspirateurs de Grenade, enseignant la littérature caribéenne dans une université australienne. On a pu dire que le choix de ce patronyme relevait de l’arbitraire. Mais quand même !

Le roman du maître martiniquais met en scène rien de moins que la geste héroïque de Flore Gaillard (prêtez l’oreille au sexuel du vocable du vrai Proust ), la célèbre meneuse des Brigands des bois de Sainte-Lucie au XVIIe siècle, ces événements s’entrelaçant à la faveur du chaos-monde à la révolution avortée à Grenade justement, il y a vingt ans, l’armée étatsunienne, alors sous la poigne de Reagan, étouffant l’expérience marxiste pro-cubaine. Ormerod s’anime également d’être le nom d’un des leaders de cette tentative révolutionnaire de 1983 et l’écriture archipélique honore ici la mémoire de Maurice Bishop, le premier ministre de l’époque, assassiné au plus fort des « événements ». Surgit en outre du passé et des derniers textes d’Édouard Glissant le « peuple des invisibles », c’est-à-dire les Batoutos, dont le premier prit pied aux Antilles en 1540, apporté là par un navire négrier.

Ces récits enchevêtrés nous sont racontés et commentés par Nestor Sourdefontaine, employé à la Sécurité Sociale, le poète Apocal, son ami, et Orestile (entendez les noms, ma grand’ foi ), un lycéen qui élabore ensommeillé les combats de Flore. Et que dire de ses acolytes, Gros-Zinc, le préposé à la guillotine, et Alvares, personnage fabuleux ayant combattu sous Napoléon et Bolivar ! Tout se rencontre donc dans la mondialité, dans « ce ça qui nous sert de monde » (désolé, je ne peux pas ne pas sentir les effets planétaires de l’inconscient), source des identités-relations où la loi structurelle de la parole accorde langues et terres dans les tourbillons des mots engagés.

Publié le 3 mars 2004 à 14 h 41 | Mis à jour le 3 mars 2004 à 14 h 41