Numéro 94

Alice Ferney

DANS LA GUERRE

Actes Sud, Arles, 2003
482 pages
34,95 $

Alice Ferney propose sur le monde un point de vue remarquablement perspicace. Il semble qu’elle peut prendre n’importe quel sujet, de préférence le plus simple et le plus visité, et jeter sur lui un regard nouveau, qui nous donne l’impression que rien d’essentiel n’avait encore été dit sur la question. Ainsi de son dernier roman, Dans la guerre. Il est certain que le thème est plus d’actualité que jamais, mais ce n’est pas de la guerre en Irak dont parle Alice Ferney ; elle situe son action dans La Grande guerre, celle de 14-18, censée mettre fin à toute velléité de conflit armé dans l’avenir. On sait aujourd’hui non seulement le carnage qu’elle a été, mais l’utopie qu’elle représentait, tant de fois démentie.

Nous suivrons Jules et Félicité, un couple simple, des gens qui s’aiment. Nous vivrons avec Jules les atrocités du front et des tranchées, avec Félicité l’inquiétude et la surcharge de travail. C’est ce qu’il y a d’universel dans la souffrance et l’absurdité des sacrifices humains consentis à des causes, dont ceux qui sont appelés à les défendre finissent par perdre le sens, qui est brillamment illustré ici. L’auteure réussit à livrer le point de vue de l’homme au front de façon aussi crédible que celui de la femme restée à l’arrière. Ses personnages sont les héros d’un quotidien détruit. Il n’y a ni bons ni méchants dans ce roman. Il y a des hommes à qui on a demandé de tuer d’autres hommes. Tous sont dans la même galère, « dans la guerre », et si nous suivons des Français, nous n’ignorons pas que les Allemands ont eux aussi une femme ou une mère qui les attend quelque part. Alors l’homme obéit à des ordres dont il comprend l’absurdité, mais sa conscience ne lui est en l’occurrence d’aucun secours. Au contraire même. Le génie d’Alice Ferney est d’avoir mis cette conscience impuissante en relief par la présence sur le front du chien Prince. Incapable de vivre sans son maître, le chien Prince l’a retrouvé et est devenu chien de guerre. Le chien obéit sans se poser de question, parce qu’il aime son maître ; sa seule récompense est d’être avec lui. Il ne craint pas la mort et sa conscience ne le tourmente pas avec l’idée du bien et du mal. Néanmoins intelligent, le chien sait ce qu’on attend de lui et sa fidélité est à toute épreuve. On le voit, au-delà d’un réquisitoire contre la guerre, le propos d’Alice Ferney est de mettre en relief une parcelle de la complexité humaine, pétrie de contradictions, de forces qui sont aussi des faiblesses, de lâchetés qui sont parfois des moyens de se défendre contre l’absurdité.

Publié le 3 mars 2004 à 14 h 35 | Mis à jour le 3 mars 2004 à 14 h 35