Alain Farah

MATAMORE N° 29

Le Quartanier, Montréal, 2008
215 pages
18,95 $

Paul Auster a déjà dit que l’art de la conversation était proche du baseball : l’échange se poursuit quand les tirs erratiques sont récupérés. Alain Farah opte, quant à lui, pour le tennis : l’échange doit déstabiliser l’adversaire, le surprendre à contre-pied, le forcer à suivre votre rythme. Le lecteur de Matamore no 29, premier roman de l’auteur du recueil de poésie Quelque chose se détache du port, est ce joueur sans cesse déplacé d’un lieu à l’autre, au bord du précipice, admiratif devant le talent et la dextérité de son adversaire. Ce lecteur en action, qui réagit au texte, en vient à y participer, à y inscrire son bagage littéraire. Sa lecture révèle ces mondes du possible qui sont offerts grâce à des personnages ludiques ; ces derniers font du roman le lieu de brassage de tous les récits, de toutes les audaces.

Ce roman se dédouble constamment, s’offre comme une joute en double au tennis (sections, chapitres, parties, paragraphes, phrases, pause, onomatopées : toute la structure renvoie à ce sport), où le partenaire se retourne parfois contre soi et aide l’adversaire. Matamore no 29 implose à chaque page pour mieux se transfigurer dans la suivante en étendant son projet pour recouvrir du romanesque le temps, la mémoire, l’espace. Si Alain le narrateur et si l’agent Mariage, son homme de main, mangent l’espace, le décuplent de Paris à Los Angeles, de Montréal à Lyon, s’ils font intervenir James Joyce, Alain Robbe-Grillet (hilare), George W. Bush, Lee Harvey Oswald, Scarlett Johansson et Woody Allen, si les identités peuvent varier d’une page à l’autre, d’une ligne à l’autre, c’est que le roman prend et altère tous les discours (dont le sien), leur donne une nouvelle place dans l’univers social. Le roman de Farah est d’abord une fête jubilatoire des possibles et un acte critique important, qui condamne ces œuvres autofictives si convenues, si égocentriques qui refusent la force de l’invention. Il en résulte une histoire sans début, sans fin, où ses dédales sont autant de prétextes à réflexions ludiques sur la création et sur une société boulimique.

Dans ce roman, où la discussion est élevée au rang de connaissance de soi et du monde, comme en font foi son abondance et sa gymnastique intellectuelle, Farah joue avec toutes les questions sociales qui créent le bruit de fond contemporain et tente de le métamorphoser par le rire et la dérision. Le bavardage, ou plutôt la digression à multiples voix, devient en quelque sorte le moyen pour que le match perdure, pour que l’échange se prolonge bien après la lecture.

Publié le 21 mars 2009 à 15 h 21 | Mis à jour le 25 décembre 2014 à 5 h 45