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Pedro Juan Gutiérrez

LE NID DU SERPENT

Trad. de l'espagnol par Bernard Cohen
Albin Michel, Paris, 2007
287 pages
29,95 $

Il faut souvent se pincer le nez lorsqu’on lit Le nid du serpent. Pedro Juan Gutiérrez, on l’aura compris, ne donne pas dans la dentelle. Son héros-narrateur, un adolescent à la libido débridée, ne regimbe pas devant les rapports charnels où corps et décors répandent de vilaines odeurs. Pourtant, prétendre que Gutiérrez fait étalage de mauvais goût ne serait pas rendre justice à son livre, dont émane une intensité troublante et, par le fait même, envoûtante.

Le nid du serpent relate quelques années dans la vie de Pedrito, alias « Suce-Mémé », entre sa première liaison à quinze ans avec une prostituée quadragénaire et la fin de son service militaire à l’aube de ses vingt ans. De fil en aiguille, Gutiérrez donne vie à d’inoubliables personnages. On peut penser à l’architecte « ultra-sophistiquée » Gretel, auprès de qui le narrateur découvre, entre un disque des Beatles et une défonce à la marijuana, un « déluge de dépravation ». On peut aussi penser à Genovevo, alias le Señor, qui occupe l’opulente demeure côtière abandonnée par son propriétaire quand celui-ci a fui le régime castriste. Travesti bibliomane, le Señor sait que la fin approche et qu’aux yeux des communistes, il n’est qu’un « déchet social ». Mais au lieu de s’embarquer vers Miami, comme tant d’autres Cubains, il préfère vivre sur cette « terre vacante » parmi les poètes, les alcooliques, les musiciens, les drogués et les « bourreurs de cul », tant que cela peut durer.

Sous la plume sans concession de Gutiérrez, c’est tout le Cuba délabré des années soixante, avec ses prostituées, ses laissés-pour-compte, ses toxicomanes, ses homosexuels et autres marginaux, qui prend forme sous nos yeux éberlués. Gutiérrez emprunte la voie des mSurs pour évoquer une gangrène dont les causes sont notamment politiques : « Un gouvernement de sauvages ne peut que créer d’autres sauvages parmi le peuple ». Il sera difficile, en refermant ce livre, de voir Cuba du même œil. La critique a certainement raison de saluer en Gutiérrez un Charles Bukowski ou un Henry Miller cubain.

Publié le 11 octobre 2008 à 11 h 40 | Mis à jour le 8 janvier 2015 à 19 h 13