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Jean-Marie Blas De Roblès

LÀ OÙ LES TIGRES SONT CHEZ EUX

Zulma, Paris, 2008
774 pages
46,95 $

Détonant, luxuriant, brillant, baroque, inspiré, tous ces qualificatifs conviennent parfaitement au roman de Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux. Rompant avec la tendance de beaucoup d’auteurs français actuels à faire du « moi » leur champ d’exploration et la matière de leur discours, Blas de Roblès nous propose ici un récit virevoltant, touffu, d’une remarquable érudition, qui nous initie aux réalités du Brésil contemporain et nous fait pénétrer dans les méandres d’un esprit assoiffé de connaissance dans l’Europe du XVIIesiècle.

Éléazar von Wogeau est correspondant pour Reuters dans le Nordeste brésilien. Comme sa fonction et une récente séparation lui en laissent le loisir, il accepte de préparer un manuscrit du XVIIe siècle pour sa publication. Ce document raconte la vie d’Athanase Kircher, un des scientifiques les plus célèbres de l’époque baroque. À partir de ce cadre, Blas de Roblès écrit une histoire en quatre temps. D’abord, on suit, étape par étape, la vie du jésuite Kircher telle que rédigée par son assistant, Caspar Schott. Parallèlement, l’auteur nous amène sur la trace des trois membres de la famille von Wogeau.

Pendant qu’Éléazar tombe vaguement amoureux d’une mystérieuse Italienne et, du coup, met au jour un complot financier, nous suivons les aventures de sa femme Élaine dans la jungle du Mato Grosso et la bohème de leur fille, Moéma, dans le petit peuple brésilien. La première est une paléontologue qui s’est lancée dans une expédition à haut risque pour ramener des fossiles uniques aussi bien que pour fuir l’échec de son union. Quant à Moéma, étudiante en ethnologie, Blas de Roblès la peint en jeune fille libre, un rien déséquilibrée, cultivant les amours de passage et les paradis artificiels de la cocaïne. Autour des von Wogeau gravite une mosaïque de personnages bigarrés qui révèle un peu de l’âme brésilienne.

Mais la pièce de résistance de Là où les tigres sont chez euxreste les pages consacrées à Kircher, celles qui nous font remonter aux balbutiements de la science. Mélange de savant et d’hurluberlu, Athanase Kircher s’intéressait à tout ; aussi bien au mystère des volcans qu’à la course des étoiles, au décryptage des hiéroglyphes égyptiens qu’aux idéogrammes chinois, et ce, toujours en essayant de concilier les observations scientifiques avec les enseignements de l’Église. Dans ces pages, la plume charnue de Blas de Roblès se marie à merveille avec l’esprit et la langue du Grand Siècle.

Ce récit éclaté, mélangeant les époques et multipliant les digressions, pourrait laisser un peu confus. Comme pour nous éviter la chose, on dirait, l’auteur a pris soin, à la fin, d’emboîter toutes ses intrigues en imposant, il faut dire, quelques contorsions à la plausibilité. On peut aussi déplorer le côté caricatural de certains personnages secondaires. Mais la richesse du discours de Là où les tigres sont chez euxenfait facilement oublier les faiblesses. Blas de Roblès a reçu, pour ce roman, le prix Médicis 2008.

Publié le 21 mars 2009 à 13 h 32 | Mis à jour le 28 novembre 2014 à 21 h 34