Numéro 102

Jean-Philippe Toussaint

FUIR

Minuit, Paris, 2005
186 pages
25,95 $

Le narrateur de Fuir effectue une sorte de « voyage d’agrément » en Chine ; il voyage sans Marie, restée en France, personnage dont il était déjà question dans Faire l’amour (2002), le roman précédent de Jean-Philippe Toussaint. Faire l’amour racontait la difficile rupture du narrateur avec Marie. Accompagnant celle-ci à Tokyo pour une exposition, le narrateur finissait par fuir à Kyoto. Il s’agissait d’un roman à l’atmosphère quelque peu hallucinée, où le narrateur restait sous l’emprise d’une relation amoureuse devenue aliénante. Il ne semble pas que les choses aient beaucoup changé avec Fuir. Si cette fois-ci le narrateur voyage sans Marie, il y reste lié par Zhang Xiangzhi, une relation d’affaires de Marie qui l’accueille à son arrivée à Shanghai. Sitôt en Chine, le narrateur reçoit du Chinois un téléphone portable pour que Marie puisse au besoin le rejoindre. Le portable suffit à l’angoisser. Lors d’un vernissage, le narrateur fait la rencontre de Li Qi, qu’on comprendra plus tard être la femme ou la maîtresse de Zhang Xiangzhi. Une sorte de complicité s’établit instantanément entre le narrateur et Li Qi ; croyant ensuite faire un petit voyage seul avec Li Qi à Pékin, le narrateur est étonné de retrouver Zhang Xiangzhi. Néanmoins, à la faveur de la nuit, le narrateur et Li Qi se rejoignent dans l’espace exigu du cabinet de toilette du wagon de train qui les conduit à Pékin. À ce moment précis, le narrateur reçoit un coup de téléphone de Marie, qui lui annonce la mort de son père. La vie du narrateur bascule à ce moment. La mort du père de Marie le laisse affectivement complètement démuni. Il prend l’avion pour l’Italie, son arrivée coïncidant avec l’enterrement. Les retrouvailles seront tendues et silencieuses.

Le roman se raconte difficilement, tout l’art de Toussaint étant dans cette manière bien à lui de créer des situations ambiguës, de les faire voir sous un éclairage inquiétant et trouble. L’angoisse qu’on y respire, l’inattendu à la fois étrange et quotidien des événements, le contraste entre l’extrême réception émotive du narrateur et une écriture très minutieuse par la syntaxe et maniaque dans l’observation des détails, tout cela fait que nous avons toujours l’impression d’être dans un univers décalé, de circuler dans une ambiance proprement de décalage horaire, où les choses s’imposent avec une acuité particulière aux yeux d’un personnage épuisé, désorienté en outre par les signes d’une langue et d’une culture étrangères. Le héros semble ainsi se situer « en marge », « à côté de ». En marge du pays, de la relation amoureuse, de la vie, donc toujours foncièrement en fuite, malgré une volonté d’habiter le réel ici et maintenant. C’est la griffe séduisante de l’univers littéraire de Jean-Philippe Toussaint, qui une fois de plus revendique, avec Fuir, l’une des toutes premières places dans l’écriture du roman contemporain.

Publié le 1 mars 2006 à 13 h 42 | Mis à jour le 1 mars 2006 à 13 h 42