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Numéro 102

Giorgio Todde

LA PEUR ET LA CHAIR

Trad. de l'italien par Vincent Raynaud
Albin Michel, Paris, 2005
267 pages
26,95 $

Giorgio Todde ne perd pas de temps, il démarre en grand et nous amène où il veut. L’œuvre est parfaite, tout comme la traduction de Vincent Raynaud. On suit Gedde de bon gré en dévorant ce qu’il nous laisse entrevoir avec un appétit féroce. C’est un polar, pas de doute : un pêcheur découvre le cadavre de l’avocat Giovanni Laconi sur le bord de mer. Tout part de là. Et ce ne sera pas le seul cadavre. Sur la scène, des policiers, des avocats, des témoins, un appareil de justice, un juge… mais c’est un polar pas comme les autres. Ce que relève Gedde vient d’un autre temps et d’un autre espace.

C’est une tragédie grecque. Les humains y sont plus grands que nature ; la Sardaigne, terre dure, sèche, est le lieu de multiples maléfices et source de désagrégation, de déliquescence ; il y a Cagliari, mais « la chaleur du désert passe sur la ville et la lézarde ». Le monde est à son commencement ou quelque chose s’est bloqué dans le mécanisme de la vie.

Il y a là une fatalité qui pèse sur tout et sur tous, comme si les dieux anciens régnaient encore sur cette terre insulaire où rien n’a bougé depuis de longs siècles. Il y a aussi un héros, Efisio Marini, un médecin qui s’occupe de la pétrification des corps. Le couple qu’il forme avec Carmina se désagrège à mesure qu’il expérimente la vertu des sels sur les cadavres et qu’il cherche une vérité, évanescente comme un soupçon. À ses côtés, le commandant Belasco, honnête homme, conduit l’enquête et le juge Marchi applique les lois avec intelligence et bon sens. Ils essaient de tenir le monde à bout de bras. Autour d’eux, des personnages grouillent comme des vers dans la matière, se percutent, se brisent et, parfois, meurent. On pourrait ajouter qu’il y a une héroïne, la drogue, cet opium venu d’Afrique, qui altère les pensées, ramollit les cerveaux et ravage la ville.

C’est un roman extrêmement inquiétant, plus que tous les polars, parce qu’il n’y a aucun répit, aucune porte de sortie vers le soleil ou l’espoir. Roman de la fatalité et du roc, âpre et sanguinaire ; roman de l’absence d’un au-delà consolateur. Le dieu chrétien est quasi absent sur cette terre chrétienne. Les humains sont laissés à eux-mêmes, abandonnés, dirait-on, dans le champ de tous les péchés. Ce qui n’empêche pas, maigre consolation, d’y rencontrer des êtres bons et honnêtes à la recherche de justice. Leur quête, toutefois, les déchire jusqu’à ce qu’apparaisse, soudaine et suprême, sur un promontoire du bord de mer, une « lumière parfaite ».

Publié le 1 mars 2006 à 13 h 01 | Mis à jour le 15 février 2015 à 7 h 59