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Numéro 102

Jean D'Ormesson

UNE FÊTE EN LARMES

Robert Laffont, Paris, 2005
346 pages
29,95 $

« L’envie d’écrire un livre a précédé de loin l’idée du livre à écrire. J’avais envie d’écrire, mais je ne savais pas quoi. »

C’est le narrateur qui fait cette confidence à la jeune journaliste venue l’interviewer. Il parle de ses premières velléités d’écrivain, au lointain temps de sa jeunesse. Pourtant, on dirait que c’est toute la genèse du livre de Jean d’Ormesson lui-même qui est dans cette phrase. En effet, pendant plus de trois cents pages, l’écrivain (personnage principal et narrateur du roman, mais dont les traits biographiques épousent étroitement ceux de d’Ormesson) répondra aux questions plus ou moins suivies de la journaliste, d’abord ennuyé par elle, niant tout intérêt à l’exercice, puis prenant goût progressivement à sa présence, à cet échange, mais continuant d’en dénoncer la vanité. « Nous parlons toujours trop. J’ai trop parlé depuis ce matin », déclare-t-il vers la fin de cette entrevue-fleuve qui durera finalement plus de huit heures.

Vanité, vacuité, oui, mais au fond, c’est toute l’histoire d’une vie qui se déroule sous nos yeux, à bâtons rompus, une vie qui en vaut bien une autre, avec quelques amours, beaucoup de voyages, une grande pudeur, un gouffre d’érudition et une profonde conscience de ses origines (nobles). Rien d’original, rien de spectaculaire, rien de tragique, rien de captivant sur le fond, mais ici, la forme fait foi de tout. Car Jean d’Ormesson l’académicien écrit effectivement pour écrire, on n’a aucun mal à le croire : par amour des mots, qu’il aligne avec une adresse et une minutie semblables à celles d’un enfant qui s’affaire à constituer un front parfait avec ses soldats de plomb, et aussi par amour des concepts, les concepts comme tels, isolés, spontanés, décousus, voire désincarnés, mais qu’on aime appeler dans la conversation parce qu’ils ont la faculté de déclencher un vagabondage de l’esprit qui peut devenir à la fois distraction et aventure.

Un fête en larmes, c’est au fond le cadeau que s’est fait un vieil homme qui avait envie de se confier. On s’y plongera d’abord pour le plaisir des Lettres avec un grand L, plaisir qu’un coq-à-l’âne déroutant ne saurait vraiment gâcher.

Publié le 27 février 2006 à 13 h 16 | Mis à jour le 27 février 2006 à 13 h 16