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Patrick Chamoiseau

À BOUT D’ENFANCE

Gallimard, Paris, 2005
293 pages
28,50 $

Voici le dernier massif du triptyque que Patrick Chamoiseau avait initié en 1990 avec Antan d’enfance et poursuivi en 1994 avec Chemin-d’école. Avec À bout d’enfance, nous avons maintenant accès à l’ensemble des cartes thématiques de l’un des écrivains phares de la créolité antillaise, lesquelles se croisent dans le fond culturel populaire de célèbre négrillon issu d’une famille modeste de Fort-de-France avec la culture érudite d’un intellectuel de haute voltige. Un pas de sept lieues est franchi, Chamoiseau dépliant dans cette « demi-fiction » d’apprentissage le devenir d’un monde irrémédiablement perdu.

Mais d’où surgit donc l’expérience du monde que dégage le Marqueur de parole ? De rien de moins que ceci que le cadet d’un digne postier nègre et de Man Ninotte, négresse de son état, découvre que « les êtres-humains n’étaient pas seuls au monde : il existait aussi les petites-filles ». Comment alors « agir sur le monde » ? En apprenant, au rythme de son évolution, de son énigme, à intégrer les frustrations, à faire fructifier ses désirs jusqu’à inscrire l’impossible en la création. Car le petit Bondieu, mini-divinité absolue, doit bien sentir les saisons et les odeurs comme elles se produisent malgré lui. Si pour un temps les défis des ti-bouts de chair et les guerres de cerfs-volants constituent les voies royales de l’expérience de la cruauté intrinsèque des êtres-humains, vient un temps où les créatures à robes fissurent la gent humaine.

On peut lire ce texte en mode psy et en rajouter au sottisier d’Œdipe, histoire de déshistoriciser le récit des machines désirantes, manière bien connue d’éviter les forces de répression sociale mise en scène par Patrick Chamoiseau. Pourtant, l’efficace nietzschéenne de son écriture vient de ce qu’elle puise aux tracées du marronnage. Ou peut-être au chaos des mémoires éclairant dans la toute-émotion l’immanence du concret mystère des errances. Ainsi, quand apparaît l’Irréelle, la toute-femme qu’elle représente pour notre héros-négrillon enchaire son corps allégorique des mythologies les plus intemporelles.

Publié le 27 février 2006 à 13 h 13 | Mis à jour le 1 décembre 2014 à 13 h 55