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NUIT BLANCHE

L’autre Mexique. L’autre Québec.

Les Québécois disent « Je suis allé dans le Sud », et ce petit mot de trois lettres regroupe plus ou moins indistinctement le Mexique, Cuba, la Floride et la République dominicaine. Et encore, quand on dit « Mexique » ici, c’est quelque chose comme Cancún. « Dans l’imaginaire québécois, le Mexique n’est pas un pays, mais une sorte d’immense terrain de jeu administré maladroitement par des gens qui parlent espagnol. »

Jérôme Blanchet-Gravel y met les pieds pour la première fois en juillet 2018. Mais pas en touriste. À Mexico, parmi les vraies gens. À telle enseigne qu’il y tombe amoureux et s’y marie en mars 2020, juste au moment où les gouvernements de partout dans le monde annoncent des mesures draconiennes susceptibles de bloquer tout déplacement international pour une période indéterminée. In extremis, il rentre au pays avec sa douce. Il restera au Québec environ un an, puis repartira dans son Mexique chéri.

Ce va-et-vient entre deux cultures aussi différentes – la sienne et celle qu’il a le privilège d’avoir, dans tous les sens du terme, épousée – suscite chez lui non seulement le plaisir d’explorer une société complètement autre, mais aussi le choc de découvrir sa propre société sous un angle différent.

Ce livre couvre donc les deux terrains : présenter aux profanes le Mexique vu de l’intérieur, avec son exubérance et sa chaleur, mais aussi sa violence et son absence de sécurité, tout en cherchant à présenter aux aveugles que nous sommes notre propre société telle qu’elle est vue par les gens du « Sud » – et telle qu’il l’a vécue lui-même à son retour.

La première chose qui frappe, au retour, c’est la froideur – et pas juste au sens météorologique du terme. Au Mexique, la promiscuité est reine. Les gens sont partout, et surtout dans la rue. Les bébés pleurent, les chiens aboient, les feux d’artifice pétaradent à toute heure du jour ou de la nuit, les gens se saluent et s’interpellent. « Quand nous avons emménagé dans l’appartement que nous venions d’acheter dans un quartier central de Québec, nous fûmes abasourdis de constater qu’aucun des voisins ne prenait vraiment le temps de nous saluer ni encore moins celui de nous souhaiter la bienvenue. Dans la cage d’escalier, la plupart entraient et fuyaient comme des marmottes jusqu’à leur terrier d’appartement, sans tenter d’entrer en contact avec nous. […] Simple timidité ou hypocondrie de circonstance ? »

L’« hypocondrie » figure évidemment parmi les hypothèses puisqu’on est en pleine crise de la COVID. Mais on sait bien que « les Québécois n’avaient pas attendu le début de la pandémie pour vivre dans leur bulle ». Le cocooning est de plus en plus roi dans nos sociétés, et la protection de soi contre les autres y est de plus en plus un mot d’ordre. Le confinement concourt parfaitement à ces tendances, et c’est peut-être ce qui a rendu possible cette formidable entreprise sans précédent dans l’histoire de l’humanité. L’auteur constate d’ailleurs un contraste frappant entre l’obsession de l’asepsie en Occident et un Mexique où les gens ont plus ou moins continué à vivre pendant la pandémie comme avant. Qu’est-ce qui explique cette différence ? La pauvreté, tout d’abord. Jérôme Blanchet-Gravel ne se gêne pas pour nous mettre sous le nez que les soucis de nos élites sont des soucis de pays riches, non seulement d’ailleurs en ce qui concerne les mesures sanitaires, mais aussi en matière d’écologie (sans parler de la lutte contre la binarité). Mais il y a aussi la mentalité. L’idée de fatalité est profondément ancrée chez les gens du Sud. « Así es » (c’est ainsi ! est presque érigé à l’état de proverbe. Il s’ensuit qu’on ne fuit pas la mort comme la peste, on vit avec. « En Occident, l’homme vit dans la volonté de contrôle, parfois dans le déni du destin […]. » C’est ce qui lui a permis de se développer et de prendre le dessus, techniquement et économiquement, sur les autres peuples. Mais c’est sans doute aussi ce qui détermine sa détresse psychologique. On observe ainsi une bien plus grande résilience face aux aléas de la vie dans le Sud que dans le Nord. « À chacun sa misère : économique pour le tiers-monde, psychologique pour l’Occident. »

Les réflexions de l’auteur sur les mesures sanitaires, alimentées par cette distance physique et mentale qu’il a su prendre avec son pays d’origine, choqueront sans doute certains lecteurs ; elles n’en méritent pas moins d’être citées, car en fait, elles parlent d’un mouvement de fond qui s’est cristallisé ces deux dernières années, mais qui a débuté bien avant : « L’Occident se dévitalise sous l’impulsion de son obsession du contrôle et du risque zéro. Nous ne vivons plus mais nous nous contentons de survivre. Nous tentons d’esquiver la vie au lieu de l’affronter ».

On aura compris qu’au-delà d’une simple présentation d’un pays qu’il connaît bien et qui le fascine, et même au-delà d’un regard neuf sur son propre pays à travers un prisme inusité, l’auteur ne se prive pas à plusieurs reprises pour faire déboucher ses réflexions sur des constats anthropologiques à la fois originaux et lucides, qui plus est sous une plume riche et vivante.

François Lavallée

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