Numéro 142

Gabriel Marcoux-Chabot

TAS-D’ROCHES

Druide, Montréal, 2015
502 pages
29,95 $

Sa réputation le précédait et les attentes étaient grandes, c’est le moins qu’on puisse dire. Gabriel Marcoux-Chabot a mis sept ans à l’écriture de ce premier roman qualifié de « monstre », une longue gestation qui est le propre des géants. On comprend rapidement pourquoi lorsqu’on aborde les premières pages de ce festival baroque, qui entremêle les fabuleuses chroniques d’un village banal élevé au rang de « lieu d’épanouissement hyperbolique » et les hauts faits d’un être peu ordinaire.

L’histoire de ce pavé de quelque 500 pages est pourtant relativement simple. Clarisse Chabot et son mari, Léopold Goulet, un couple de Saint-Nérée, adoptent un jeune garçon afin de contourner les lois de la nature qui leur ont refusé le privilège d’avoir un enfant. Le reste du récit suit le parcours de Joselito, le fils adoptif en question rebaptisé Elgros puis Tas-d’roches, en raison de sa stature imposante. Le gentil géant fréquente l’école primaire puis secondaire, occupe ses vendredis soirs à jouer à Donjons et Dragons avec ses fidèles amis, cultive une passion pour les courses de démolition, devient videur dans un bar, rencontre Isabelle, une voluptueuse Acadienne, retourne s’établir avec elle sur la terre paternelle et y coule des jours heureux.

Histoire simple, donc, mais la forme ne l’est pas pour autant, loin de là. À la « mise en page acrobatique » qui traduit la superposition et l’imbrication des voix narratives s’ajoutent les divers registres de vocabulaire, vieilli, rare, familier, les néologismes, les digressions de tous ordres, la syntaxe précieuse et le style emphatique du roman courtois que l’auteur pastiche avec panache, les périphrases, les nombreuses listes de termes techniques, de noms, l’utilisation du joual, du chiac, de l’innu et j’en passe. On ne peut que s’incliner devant l’audace et le travail titanesque que représente Tas-d’roches, qui par le fait même soumet l’expérience de lecture à une rude épreuve.

Le plus étonnant est que tout se tient, la paillardise la plus grasse et le souffle poétique du chant de la terre innue, par exemple. Quelque chose d’organique sert de liant que l’on retrouve dans la finale, bellement étrange, sorte de diamant brut le plus travaillé qui soit. Fred Pellerin, Victor-Lévy Beaulieu, Rabelais, Chrétien de Troyes, la liste des influences, avouées ou non, pourrait longtemps s’allonger. En réalité, cette œuvre chorale et mégalomaniaque ne saurait être qualifiée autrement que de marcouxchabotienne ou tasdrochesque.

Publié le 10 avril 2016 à 18 h 20 | Mis à jour le 10 avril 2016 à 18 h 37