Frankétienne

CHAOPHONIE

Mémoire d’encrier, Montréal, 2014
90 pages
13,95 $

Infinie semble l’œuvre spiralée de Frankétienne : ultravocale, schizophone et, cette fois, toute chaophonique, comme l’est – il suffit de tendre l’oreille – la petite planète bleue sur laquelle nous vivons. Dans ce livre, l’auteur haïtien adresse une si longue lettre à Rodney Saint-Éloi, son fils, se hissant à lui comme père en notre monde de violences incommensurables » : « Peux-tu me redonner ce que j’ai perdu ? » Appel douloureux, à chaque page réitéré dans ces « Chants de Maldoror ». Écrit depuis l’île qui s’étend partout, le texte fait éclater toutes les frontières et regarde en face les masses de cadavres qui tapissent la mémoire humaine depuis les hauteurs béantes des mots d’abîmes. Le dur sang de l’oppression gicle à chaque ligne, à chaque tournant.

J’ai toujours été très sensible à la somptueuse écriture de Frankétienne, mais cette fois, hormis quelques passages, je n’ai pas pu me détacher du sentiment que ce petit ouvrage apocalyptique n’accomplit pas tout à fait sa destinée. Bien sûr, les effluves poétiques fractals adressés au « vieux » complice, « né saint et loa de haute naissance », portent au plus haut point d’incandescence une langue coup-de-poing, coup-de-massue, « spirale de paradoxes » (l’expression est de Manno Ménard). Bien sûr, ce fleuve rhétorique emporte avec lui, par lames de fond, « l’hégémonie du veau d’or ». Bien sûr, on sent la capacité de luxure du langage nécessaire pour lutter contre le luxe de la mafia et de la bourse financières. Quand le désert croît, le « piège de la zombification » s’étend. Mais vient un moment où l’étourdissement a assez duré, où le combat doit prendre d’autres avenues que celles de « la démence nécrotique d’un astre déraillé », où la logorrhée doit s’arrêter. Certes, Frankétienne a lutté d’arrache-pied contre la tyrannie en liant en déferlantes voix yeux, œufs, oiseaux, œuvres pour procréer en désir d’amour et en éternelle passion érotique. Et maintenant ? Par où écrire ?


Publié le 10 avril 2016 à 18 h 17 | Mis à jour le 10 avril 2016 à 18 h 06