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NUIT BLANCHE

L’autrice de Babylone, prix Renaudot 2016, trace dans son plus récent roman un portrait à gros traits des trois enfants de la famille Popper, Juifs non pratiquants. Jean, le narrateur, occupe la scène avec son frère aîné Serge et Nana, leur sœur cadette. Gravitent autour d’eux les enfants de Serge et de Nana et quelques vieux amis.

Un voyage à Auschwitz à la demande de Joséphine, la fille de Serge, désireuse de retrouver les traces des ancêtres qu’ils n’ont jamais connus, réunit la fratrie et illustre les rapports grinçants qu’ils entretiennent entre eux. C’est aussi l’occasion d’ironiser sur le devoir de mémoire que seules Nana et Joséphine prennent au sérieux. Serge, la soixantaine blasée, promène sa morgue, reste loin derrière en fumant des cigarettes et refuse à sa fille ce moment de rapprochement qu’elle espérait vivre avec son père. En apparence plus conciliant, Jean, le narrateur, n’en pense pas moins : « [T]u es attaqué par le sentimentalisme, […] tu demandes pardon aux petits fantômes (pour le reste de l’humanité) et tu te sens meilleur durant trois minutes, mais […] de quoi te souviendras-tu ? Et même si tu te souvenais ? » Pourquoi ont-ils accepté l’invitation de Joséphine ? On se le demande. Les deux frères se montrent particulièrement odieux à l’égard de leur sœur au visage de laquelle ils crachent le mépris qu’ils entretiennent envers son mari Ramos, dont l’engagement manifeste envers les siens contraste avec l’égoïsme d’un Serge à l’existence médiocre et la lâcheté du narrateur qui, sans dorer son propre portrait, n’en souligne pas trop les traits. Ce dernier donne l’impression d’un homme qui se laisse porter par les circonstances, incapable de s’engager. Cette fois, c’en est trop, Nana rompt le lien fraternel avec Serge, non sans lui avoir dit son fait. Et elle tient bon. Serge se retrouve seul quand sa deuxième compagne, trop bien pour lui diront les autres, le quitte sans appel après avoir découvert ses mensonges et ses tromperies. Mais voilà qu’un bilan médical secoue le sexagénaire et ramène la sœur empathique auprès du grand frère. Le trio Popper reste solidaire.

Personnellement, je retiens de ce roman la critique acerbe des camps de la mort aux faux barbelés remplacés tous les dix ans, aux dires du narrateur, et des liens familiaux étonnamment pérennes, quoique tissés dans un climat délétère.

Yasmina Reza pose un regard lucide et ironique sur la face cachée de réalités généralement vues comme bienfaisantes.

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