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Julian Barnes

QUAND TOUT EST DÉJÀ ARRIVÉ

Trad. de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin
Mercure de France, Paris, 2014
128 pages
28,95 $

Chaque histoire d’amour est une histoire de chagrin potentielle. Tel est le constat que nous livre, à sa façon, Julian Barnes, c’est-à-dire avec autant de circonvolutions borgésiennes que de coups portés directement au cœur. Le terme histoire convient d’ailleurs parfaitement pour décrire le projet de ce livre pour le moins atypique qui se divise en trois parties : « Le péché d’élévation », « À hauteur d’homme » et « La perte de profondeur ». La première évoque notre désir de vaincre les lois de la gravité et de s’élever au-dessus des choses afin d’embrasser du regard le monde qui s’étend à perte de vue, dont on n’avait jusque-là qu’une vue partielle. Ce désir se matérialise ici dans la quête poursuivie par le colonel Fred Burnaby et Félix Tournachon, alias Nadar, premiers aéronautes à avoir voulu voir le monde d’en haut, à avoir cherché à transgresser notre condition de créature terrestre. Leur quête se heurte autant aux obstacles logistiques liés à leur projet, souvent rapportés avec humour, qu’à leur besoin d’attachement terrestre qui les amène à lier leur destinée à celle de l’être aimé. « Vous réunissez deux êtres qui n’ont encore jamais été mis ensemble ; et parfois le monde est changé. » Nous voilà à hauteur d’homme, à ras de terre, comme nous le rappelle Barnes qui, du même souffle, tente de percer ce désir d’élévation malgré le risque, inévitable, à tout moment d’une chute. La métaphore est ici on ne peut plus explicite. Si le récit des amours malheureuses du colonel Burnaby, épris de Sarah Bernhardt, comme ceux de Nadar, nous font sourire dans les deux premières parties, la dernière nous cloue sur place. Barnes y relate sans détour la perte de sa conjointe et l’immense vide qui s’en est suivi dans sa vie, d’où le titre. Privée de la présence complice et amoureuse de celle à qui est dédié ce livre, la vie ne se résume plus qu’à une longue suite d’heures interminables qui ne distillent que plus cruellement les contours de la perte. À l’engouement et à la bonhomie qui teintent les deux premières parties, succèdent le fatalisme, le constat sans fard, la réalité crue du quotidien de celui qui survit. Ce n’est pas tant la perte de l’être aimé qui est ici froidement disséquée que la description du cratère qu’entraîne cette perte. Julian Barnes ne verse pas pour autant dans l’apitoiement puisque, comme il nous le rappelle, « ce n’est que l’univers faisant ce qu’il a à faire ».

Publié le 2 octobre 2014 à 16 h 15 | Mis à jour le 28 octobre 2014 à 10 h 22