Numéro 107

Pier Paolo Pasolini

PÉTROLE

Trad. de l'italien par René De Ceccatty
Gallimard, Paris, 2006
649 pages
52 $

« Ce roman n’a pas de début », peut-on lire juste après l’avertissement de l’éditeur. Ce livre inachevé et posthume de Pier Paolo Pasolini (1922-1975) contient une centaine de fragments de quelques pages chacun, racontant d’une manière souvent discontinue le quotidien d’un homme vivant un dédoublement de personnalité. Le lecteur passe sans être prévenu d’une personnalité à l’autre ; le récit mêle les visions et les fantasmes aux observations les plus prosaïques. Par ailleurs, certains chapitres se présentent à l’état d’ébauche, sous forme de schémas qui ne tiennent qu’en quelques lignes. Mais la plupart des passages sont parfaitement achevés et se lisent linéairement. Dans cet état, l’ouvrage s’apparenterait presque à un recueil de nouvelles. Influencé par Sade, le propos est volontiers onirique, sensuel, parfois violent, et comporte même plusieurs passages scabreux ou incestueux.

Les notes additionnelles d’Aurelio Roncaglia précisent le projet initial de Pasolini, qu’il désignait comme un « gros roman de 2000 pages » ; seulement le quart a été rédigé, parfois sous la forme de notes ou de fragments, durant la préparation de son film Salo ou les 120 journées de Sodome. Parmi les annexes du livre, on trouve une lettre inédite de Pasolini, dans laquelle le théoricien propose même une analyse de son propre travail de romancier : « Dans le roman, d’habitude, le narrateur disparaît, pour laisser la place à une figure conventionnelle […], [o]r, dans ces pages, je me suis adressé au lecteur directement ».

Parfois déroutant, Pétrole n’est pas un roman conventionnel. Le manque de continuité met toutefois en évidence le processus créatif d’un écrivain polyvalent et excessif, qui délimite son propos avec cohérence, en explicitant à l’avance ce qu’il veut dire par son roman. Pasolini écrit d’ailleurs un commentaire distancié et réflexif dans le corps même du texte romanesque : « Et que le lecteur me pardonne si je l’ennuie avec ces choses : mais je vis la genèse de mon livre ». Pétrole ne m’apparaît pas la porte d’entrée idéale à l’univers romanesque de Pasolini ; Les Ragazzi, L’odeur de l’Inde ou Saint Paul me semblent plus achevés. Pétrole présente une écriture éclatée, audacieuse, non balisée, exempte de toute forme d’autocensure.

Publié le 20 juin 2007 à 14 h 48 | Mis à jour le 5 février 2015 à 14 h 13