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Numéro 72

Suzanne Jacob

LA BULLE D’ENCRE

Presses de l’Université de Montréal / Boréal, Montréal, 1997
128 pages
19,95 $

À partir d’une question en apparence toute simple – à quoi un écrivain reconnaît-il que son texte est bon ? – Suzanne Jacob aborde, dans La bulle d’encre (Prix de la revue Études françaises 1997), la question du discernement. Il en résulte un essai brillant : mouvement d’une pensée qui définit patiemment son objet, de façon intuitive et par petites touches, une pensée qui ne cherche pas à donner des réponses, mais à montrer, en la dépliant, la complexité d’une question.

D’emblée, Suzanne Jacob associe le discernement qui succède à l’acte créateur à la nécessité pour chaque être humain de faire des liens qui organisent les signes de l’univers dans lequel il est plongé à sa naissance. Cette première lecture élémentaire du monde devient la métaphore d’une activité humaine essentielle : donner un sens à l’arbitraire pour rendre le monde habitable. C’est ainsi que se sont créées quelques fictions dominantes (lire religions ou idéologies) dont l’effet pervers, quand l’arbitraire est érigé en vérités et en certitudes, peut être de dépouiller les individus de leur sens critique. Un des rôles du travail créateur serait justement d’entretenir un certain doute et de donner une forme à ce doute. Le discernement joue sur cette marge fragile laissée à la véritable liberté.

C’est pourquoi Suzanne Jacob déplore l’économie marchande – cette nouvelle fiction dominante, plus pernicieuse que bien d’autres parce que construite sur l’illusion de la liberté – qui récupère l’œuvre d’art comme produit de consom­ma tion, ce qui tend à la vider de son sens. Au passage, l’auteure règle aussi quelques comptes avec la critique, qu’elle confond à mon avis trop systématiquement avec la culture du « vécu ». Ainsi, la critique, qui s’attarde à départager le vrai de la fiction, entretiendrait la confusion entre la vie et l’œuvre, participant du même coup de l’économie marchande ; la généralisation est sans doute abusive, mais je suis évidemment d’accord sur le fond (la vie personnelle, voire inconsciente, de l’écrivain n’est pas la clé de son œuvre). On reconnaît d’ailleurs ici la revendication essentielle, depuis Proust au moins, de l’écrivain qui réfléchit sur l’écriture. Et cette réflexion n’a rien de complaisant. En témoigne le dernier chapitre, tout le contraire d’une conclusion cependant, où une voix dissonante vient suggérer que, contrairement à la tradition orale qui garde les mémoires en alerte, le passage à l’écriture impose aux « histoires » une forme définitive… À méditer.

Pour qualifier la forme de l’écriture vivante et imagée qui soutient ces propos, une phrase d’André Belleau, que je citerai de mémoire, s’impose ici : « L’essayiste est un artiste de la narrativité des idées ». C’est ici plus qu’une métaphore, car La bulle d’encre est insensiblement émaillé de courts récits qui donnent aux idées une forme vivante et concrète. Suzanne Jacob sait raconter des histoires.

La publication de cet essai a d’ailleurs été suivie de très près par un recueil de nouvelles : Parlez-moi d’amour*. Cette injonction, au départ, a quelque chose de pathé tique : l’amour que l’on demande, si on doit le demander, n’est pas celui que l’on voudrait recevoir. Pour combler notre attente, l’amour ne devrait-il pas en effet la précéder ? Ce titre apparemment banal souligne donc un décalage irréductible entre les êtres, une séparation que les nouvelles du recueil illustrent toutes. Tel est le fil conducteur, celui qui relie l’amitié de deux jeunes hommes épris d’absolu, au vertige de ce père ex-détenu qui ne connaît pas le visage de son enfant, au mutisme d’une femme dépossédée d’elle-même par le regard des autres, à la solitude d’amis pourtant réunis autour d’une table.

Et dans presque toutes les nouvelles : la mort. Au centre ou en marge de l’histoire racontée, comme point de départ ou en conclusion ; la mort comme solution ou comme conséquence, la mort comme un scandale ou comme une injustice. Ainsi, « parlez-moi d’amour » demande donc à sa façon chacun des personnages, dont la détresse est mise à nu par la sobriété de la narration. Un recueil dans lequel on reconnaît tout à fait les thèmes et la manière propres à l’auteure de Laura Laur.


*Suzanne Jacob, Parlez-moi d’amour, Boréal, Montréal, 1998, 117 p. ; 17,95 $.

 

 

 

 

 

Publié le 1 avril 2015 à 13 h 01 | Mis à jour le 1 avril 2015 à 13 h 24