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Goliarda Sapienza

L’UNIVERSITÉ DE REBIBBIA

Trad. de l’italien par Nathalie Castagné
Le Tripode, Paris, 2013
220 pages
29,95 $

Un passage à l’acte ? Un geste hautement symbolique de désespoir ? La quête d’un sujet de roman ? Un amalgame de ces raisons a peut-être mené l’écrivaine sicilienne Goliarda Sapienza à Rebibbia, la prison des femmes au nord de Rome, dans les années 1980. La romancière, qui n’arrive pas à faire publier son chef-d’œuvre L’art de la joie, a 56 ans quand la porte d’une cellule d’isolement se referme sur son égarement, lequel cédera vite la place à la pulsion de vivre à fond cette expérience. Un pantalon sale mais de soie, des chaussures de prix, son âge et son métier, surtout son attitude naïve et émouvante lui vaudront, avec le titre de m’dame, un respect silencieux.

Très tôt, elle abandonne l’idée de modeler son accent d’Italiote de bonne famille aux parlers régionaux populaires qui résonnent entre les murs de la prison. Dès les premiers pas à Rebibbia, l’instinct affûté de Sapienza lui dicte les gestes, les paroles, les comportements à éviter. Pour survivre, il lui faut aussi éteindre son imagination et tuer l’avenir. Son flair subtil et sa curiosité insatiable envers les êtres humains lui permettront d’accéder au cercle tissé serré tant des droits communs (prostituées, trafiquantes de drogue ou voleuses) que des politiques (révolutionnaires ou terroristes).

Le bagne, c’est un bouillon, un tourbillon perpétuel de bruits et de fureurs cherchant à l’engouffrer dans une centrifugeuse « alimentée par les radiations énergétiques de cent corps exaspérés ». Inopinément, s’y trouve un terreau où germent des solidarités inentamables et quelques amitiés d’une fibre qui ne se fabriquerait qu’en prison. Sapienza en témoignera dans un ouvrage ultérieur, Les certitudes du doute (Le Tripode, 2015).

Des beautés, jeunes et moins jeunes, habitent ce lieu de tous les paradoxes. Une Vénus de Botticelli qui va à la promenade le torse nu ou cette impériale Jeanne d’Arc de la pègre qui vogue sur la mer déchaînée de la désintox. Ou la Greta Garbo aux membres félins et aux yeux languides qui balance des tonnes de sex-appeal. À vrai dire, elles sont trop belles pour ne pas trahir le trait idéalisé de Sapienza. Le récit dense et intense frôle la frontière de la fiction. Fellini s’invite dans le huis clos. L’eunuque, masse de divinité bouddhique étendue nue, qui se fait appeler maman, côtoie la grande négresse (sic) nimbée d’une aura de dignité qui mène une grève de la faim et qu’on salue, qu’on protège mais qu’on ne dérange jamais de sa méditation. D’autres encore, plus éclectiques s’il se peut.

Dans la saleté de la cellule collective de Sapienza parvient une invitation à déjeuner chez la Chinoise Suzie Wong, trafiquante internationale de drogue, où on tient salon. Des filles cultivées et spirituelles discutent de liberté, de politique, de subversion ou d’amour dans une atmosphère parfumée au thé et aux glaïeuls frais. La réforme carcérale instaurée à la fin des années de plomb y est passée, mais les prisonnières ne sont pas dupes « du réformisme le plus pervers, qui masque le fascisme le plus moderne, aseptisé et efficace ».

Sapienza explore le temps dilaté et les vastes espaces psychiques de l’univers pénitentiaire. Quand paraît L’université de Rebibbia, des chercheurs louangeront sa découverte sur le syndrome carcéral, affection qui agit comme une drogue et tend à ramener en captivité les détenus rejetés par la société. Un constat contraire à son désir révolutionnaire s’impose : « Les différences de classe règnent ici comme dehors, insurmontables ». Cependant qu’il s’y réalise « le seul potentiel révolutionnaire qui échappe encore au nivellement et à la banalisation presque totale qui triomphe au-dehors ». La vigueur et l’originalité de l’analyse in vivo suggèrent une très longue détention. Or, des amis influents firent sortir la romancière, qui séjourna à Rebibbia le temps d’un soupir.

Rebibbia sauvera Sapienza de la dépression. L’enseignement acquis lui procurera la matière recyclable de son premier succès littéraire, et dernier de son vivant. Celle d’un monde maudit, transfiguré par la conscience libre de l’artiste. « La prison a toujours été et sera la fièvre qui révèle la maladie du corps social. » Petit bémol, un tic d’écriture que le travail éditorial par ailleurs impeccable n’a pas su identifier. Je vous le laisse deviner. Vous n’y serez peut-être pas sensible.

Publié le 12 avril 2016 à 8 h 48 | Mis à jour le 6 avril 2016 à 14 h 44