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Richard Powers

L’OMBRE EN FUITE

Trad. de l’américain par Jean-Yves Pellegrin
Le cherche midi, Paris, 2009
444 pages
34,95 $

Adie Karpol, artiste désabusée engagée par une grande compagnie pour travailler à un projet 3D appelé la Caverne, et Taimur Martin, professeur d’anglais fuyant au Liban sa petite amie et l’Amérique, n’ont en commun qu’un mal-être qu’ils transportent qui dans un espace virtuel aux potentialités infinies, qui dans le monde trop tangible d’une geôle sordide. Deux personnages dont les préoccupations, aux antipodes, confluent néanmoins sur le terrain fertile de l’imagination.

Bien que la prose de Richard Powers soit à son meilleur, la lecture de L’ombre en fuite est aride, fastidieuse et, somme toute, décevante. La technologie et le multimédia, bien que décrits avec brio, occupent trop de place et on s’en lasse rapidement. Les esclaves des ordinateurs, dingues de la numérisation, nous en mettent plein la vue mais de simulations en visualisations, d’automates multidimensionnels à programmes récursifs en algorithmes, le lecteur pique rapidement du nez… Aussi est-on souvent tenté de sauter des chapitres pour lire l’histoire que Powers raconte en parallèle, dans laquelle Taimur Martin, séquestré par des islamistes qui le prennent pour un espion, lutte pour sa survie. L’écriture dense de Powers nous plonge dans la solitude désespérée de l’otage et nous déconcerte. Quel contraste avec la Caverne où s’anime Le rêve d’Henri Rousseau, éden naïf mais combien éloigné du cauchemar de Taimur : « Là où le corps est enchaîné, le cerveau voyage. En captivité, toute inférence tient de la voltige pure et simple ». Et pourtant, au Realization Lab, on fait aussi de la haute voltige : « Bit par bit, bouquet après bouquet, elle reconstitua la toile du Rêve. [ ] Désormais, pour chaque efflorescence nouvelle, Adie inventait les surfaces suggérées par le peintre, mais cachées sous le plan de la représentation. Sans solution de continuité, le devant des choses s’incurvait pour rejoindre son envers, la fleur gardait ainsi du volume sous tous les angles de vue ».

Les chapitres consacrés à la Caverne constituent un exercice de style parfaitement réussi mais ils ne sont qu’une inutile excroissance du récit de la tragédie quotidienne d’un homme privé de liberté et d’humanité qui touche profondément nos esprits tellement saturés d’informations qu’on en oublie parfois qu’au-delà des infos qu’on écoute distraitement se trouvent des vies que l’on sacrifie au nom de valeurs souvent douteuses.

Publié le 20 mars 2010 à 17 h 15 | Mis à jour le 6 février 2015 à 19 h 43