Accueil > Commentaires de lecture > Fiction > L’HOMME QUI TOMBE

Don Delillo

L’HOMME QUI TOMBE

Actes Sud, Arles/Leméac, Montréal, 2008
298 pages
30,95 $

L’homme qui tombe est avant tout un roman de l’après-11 septembre, à classer parmi les meilleurs du genre, tels La belle vie de Jay McInerney ou Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer. C’est aussi un roman de la dérive : dérive personnelle de Lianne entre l’éloignement-rapprochement de ses proches et dérive collective d’une Amérique scrutée sans complaisance, comme seul un Américain, voire un New-Yorkais, sait le faire.

La technique narrative du romancier est rudement efficace. Comme McInerney et Foer, DeLillo focalise sur les répercussions intimes et les obsessions nées des événements de septembre 2001. Il travaille sur deux fronts : il se concentre sur le quotidien de deux ex-époux, Keith et Lianne, et fait jaillir autour d’eux les visions de divers personnages, tous affectés à différents degrés par l’effondrement des tours jumelles. On découvre ainsi des enfants qui guettent le ciel avec des longues-vues en attendant que le drame recommence ; un apprenti djihadiste qui s’imprègne de haine contre l’Occident ; des compagnons de poker qui voient disparaître l’un des leurs, sans oublier l’extravagant « Homme qui tombe », cet artiste de l’instantané dont le troublant spectacle consiste à se projeter en chute libre en souvenir de la macabre « pluie de corps » du 11 septembre. Quant à Keith et Lianne, ils offrent respectivement les points de vue du survivant et du témoin. Ainsi Keith, le matin des attentats, traverse une rue en morceaux et en poussières, la peau criblée d’éclats de verre. Sa main s’est refermée sur une mallette qui ne lui appartient pas et qu’il restituera à son propriétaire, moins par devoir que par volonté de démêler ce qui vient de lui arriver. Lianne, que le retour de Keith dans sa vie remplit d’espoir, vibre aux douleurs de son entourage mais dissimule mal son propre effarement. Ainsi chez sa mère, une nature morte de Morandi, avec deux formes oblongues en arrière-plan, lui rappelle lugubrement les deux tours. Chaque détail, chez DeLillo, possède un grand pouvoir suggestif.

L’homme qui tombe n’est pas plus noir que le séisme qui l’a inspiré. Plus lucide qu’amer, Don DeLillo analyse avec brio le nouveau statut de l’Amérique, devenue « le centre de sa propre merde » : « Il y a un espace vide à l’endroit où était l’Amérique ». Devant ce vide, artistement traduit par DeLillo, on ne peut que rester pantois.

Publié le 11 octobre 2008 à 11 h 19 | Mis à jour le 11 octobre 2008 à 11 h 19