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Les narrateurs d'Auschwitz

Numéro 124

Esther Cohen

LES NARRATEURS D’AUSCHWITZ

Trad. de l'espagnol par Yael Weiss Solis
Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2010
198 pages
24,95 $

Maints objectifs sous-tendent l’ouvrage d’Esther Cohen, le plus important étant sans doute ce « devoir de mémoire » auquel Primo Levi a consacré toute sa vie. Il est d’ailleurs l’un des auteurs abordés ici, parmi lesquels on retrouve aussi Imre Kertész, Jean Améry et d’autres « narrateurs d’Auschwitz », de même que Franz Kafka et Albert Camus. Qu’on à voir ici ces derniers ? L’un a senti dans toutes ses fibres, comme une sorte de prémonition – et ses œuvres sont là pour en témoigner –, la catastrophe qui allait changer le visage de l’Occident. L’autre a voulu que l’on n’oublie jamais. Tous, à commencer par ceux qui ont survécu à l’Holocauste, ont dû faire face aux limites du langage. Comme le démontre la chercheure mexicaine, la principale difficulté à laquelle s’est buté ce pressant devoir de mémoire est l’aspect inénarrable de ce qui a été vécu. Le silence et l’oubli étaient évidemment inacceptables, mais il fallait, pour arriver à dire quelque chose de cette expérience, souscrire à un mode fictionnel, à une sorte de travestissement, ce qui engendra nombre de tensions internes. Il s’agit donc ici pour l’essayiste de voir comment s’articule chez chacun ce désir de témoigner quand les mots ne suffisent pas. Un chapitre du livre, consacré à la langue du IIIe Reich, nous fait comprendre de quel univers langagier sont issus les écrits concentrationnaires. Ainsi, la propagande avait appauvri la langue allemande jusqu’à rendre à peu près impossible toute rébellion par l’écrit ou par la pensée, surtout dans les camps où le langage n’était qu’ordres criés. Ceux qui réussiront à évoquer l’inénarrable sont ceux qui accepteront de réinventer le langage, quitte à faire de leur récit d’expérience une œuvre littéraire.

On peut parfois reprocher à Cohen quelques digressions, par exemple sur la moralité d’Etty Hillesum, cette diariste prisonnière des camps qui dit vivre le moment le plus beau de sa vie ; de même, son analyse du « sourire » de Kertész semble très discutable : ne pourrait-on pas y voir une forme de désespoir muet de la part du Nobel ? Quoi qu’il en soit, voilà une lecture intelligente, et toujours actuelle, il faut le dire, d’œuvres essentielles de la littérature mondiale.

Publié le 5 avril 2014 à 15 h 44 | Mis à jour le 4 juin 2014 à 18 h 58