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La vie sans fards

Maryse Condé

LA VIE SANS FARDS

Lattès, Paris, 2013
335 pages
29,95 $

Comment déjouer le sort, transformer les malheurs et l’injustice en force créatrice, surtout lorsqu’on nous a insufflé la « conviction d’appartenir à une espèce supérieure » ? La question, certes banale, se trouve toutefois au cœur des mémoires de Maryse Condé et rejoint nécessairement la souffrance quotidiennement vécue par une bonne partie de l’humanité.

Voilà une autobiographie qui va droit au but : pas de faux-fuyants, une langue souple et acérée, qui pratique tout en s’en méfiant un rousseauisme radical, au sens où il s’agit de ne pas cacher ses errances névrotiques, y compris sa forte propension au mensonge. Vers la fin de son livre, elle écrit ceci, qui donne le ton de son récit : « La littérature est le lieu où j’exprime mes peurs et mes angoisses, où je tente de me libérer de questionnements obsédants ». Mais l’essentiel est que, sans tomber dans l’exhibitionnisme et en conservant une réelle sobriété, elle explore ses propres difficultés dans la vie ainsi que son devenir d’écrivaine. C’est, dit-elle, cette vérité simple et forte de tout écrivain qu’elle enseignera à Harvard et à Columbia. Sa naissance à l’écriture va d’ailleurs de pair avec un travail intérieur d’entrée dans le monde – d’où, d’ailleurs, le titre, emprunté à Françoise Dolto, du chapitre où elle raconte le mouvement qui la conduit doucement à sa « vocation » longtemps inconnue, mais qui s’impose alors qu’elle habite à Londres et travaille à la BBC. Elle vient de rencontrer le gynécologue Aaron Bromberger et n’a à cette époque pas lu le Journal d’Anne Frank et ne connaît même pas les noms de Primo Levi et d’Elie Wiesel.

Les épreuves se multiplient : elle est abandonnée alors qu’elle est enceinte par son mari, le journaliste et notoire militant antiduvaliériste Jean Dominique, qui est assassiné en 2000 ; leur fils Denis meurt à 41 ans du sida alors qu’il était promis à une vie brillante ; ses rapports avec les hommes sont des plus compliqués et elle n’hésite pas à dire qu’elle a parfois abusé de certains, tout en laissant parfois son corps exulter, comme avec le fils naturel de Papa Doc. Femme à l’identité toujours à venir, comme en suspens, elle a ces mots terribles, alors qu’elle est expulsée du Ghana, à la suite du coup d’État qui renverse Kwame Nkrumah en 1966 : « Ainsi, l’Afrique ne se bornait pas à me rejeter. Elle me dénudait. […] Je n’étais plus rien ». Elle a beau être dépossédée, jamais elle ne plie devant son destin car elle y oppose son désir, manière de ne jamais céder à la destruction.

Publié le 2 avril 2014 à 11 h 13 | Mis à jour le 2 avril 2014 à 11 h 13