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Michel Tremblay

LA TRAVERSÉE DU MALHEUR

LA DIASPORA DES DESROSIERS, T. 9

Leméac, Montréal/Actes Sud, Arles, 2015
220 pages
23,95 $

Secret de Polichinelle s’il en est, les passionnés de l’œuvre de Michel Tremblay savent que le neuvième et dernier volet de la Diaspora des Desrosiers introduit le premier tome des Chroniques du Plateau-Mont-Royal et que les deux sagas s’encastrent maintenant l’une dans l’autre. Les lecteurs n’ignorent pas que La traversée du malheur ouvre la porte à La grosse femme d’à côté est enceinte, paru en 1978, il y a bientôt 40 ans, sans que l’auteur en ait jamais planifié la continuité. Et pourtant.

La boucle est ainsi bouclée.

En 1941, Nana, épouse du sage et silencieux Gabriel, n’est pas encore enceinte de son benjamin. La tribu d’oncles, de tantes, de cousins-cousines, neuf personnes au total, vient tout juste d’emménager ensemble dans un logement de la rue Fabre. « Ça va être mieux pour tout le monde… Ça va coûter moins cher pour manger. […] Je sais pas… peut-être que la vie va être plus facile… » Les trois familles réunies vont demeurer à deux pas des fées Rose, Violette, Mauve, de leur mère Florence et d’un gros chat tigré. « Mon premier souvenir, c’est quand j’ai rencontré Duplessis », dira Marcel qui, plus tard, conversera souvent avec l’animal, formant avec lui un véritable couple d’amoureux.

La promiscuité est difficile à vivre, même si les bonnes volontés sont au rendez-vous. « On va vivre les uns sur les autres […]. On aura pus d’intimité, moman ! » résume Édouard, dit la duchesse de Langeais, à sa mère Victoire. Appuyés par des dialogues savoureux et tellement justes, des moments de gaîté ou de douce affection et des situations cocasses viennent adoucir le sombre titre que l’auteur a voulu donner à son livre trait d’union. Tremblay entendait-il souligner d’un ultime trait rouge l’humanité de ses personnages et leur bataille pour survivre, titre d’ailleurs donné au huitième roman du cycle ?

Un à un, comme des bulles de douleur, chacun des personnages que nous avons appris à connaître et à aimer dévoilera la part du malheur qu’il traverse, deuil, maladie, souffrance ou séparation. Parfois jusqu’à la lie. La mauvaise fortune continuera à s’accrocher à quelques-uns, longtemps, éternellement, et l’œuvre du romancier est là pour le confirmer.

Pour d’autres prend lentement forme un peu de sérénité. Un doux apaisement, même un certain bonheur, enfin. « En attendant, on peut recommencer à tricoter des pattes de bébé, c’est la seule utilité qu’on peut avoir pour le moment… » confient leurs influentes voisines, ces invisibles tricoteuses.

Auteur d’une soixantaine de livres, romans, récits ou pièces de théâtre, le dramaturge mondialement reconnu qu’est Michel Tremblay saura bien nous prendre la main une fois encore et nous amener dans son monde enchanté où les chats parlent et où les lunettes de soleil permettent d’être invisible.

Nous sommes impatients.

Publié le 10 avril 2016 à 8 h 55 | Mis à jour le 7 avril 2016 à 11 h 52