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Gilles Jobidon

LA ROUTE DES PETITS MATINS

VLB, Montréal, 2003
141 pages
17,95 $

La cuvée 2003 du Prix Robert-Cliche du premier roman fera sans doute l’unanimité auprès des lecteurs. Avec La route des petits matins, Gilles Jobidon livre un récit « empreint d’émotion et de poésie » où la densité de la pudeur se joint à la retenue de l’expression pour façonner « une longue lettre d’amour » en même temps qu’un hymne à la vie (4e de couverture). Le romancier y expose le courage et la détermination « d’un réfugié de culture sino-vietnamienne après la chute de Saigon » (idem) dont on connaît seulement le matricule, reçu au camp provisoire Klaï Yong ; le numéro « CL250198 » finira par vaincre les obstacles que sa volonté de fuir les rouges l’oblige à affronter : de l’autoritarisme politique à la corruption des fonctionnaires, en passant par la trahison des amis et les aléas de la clandestinité…

Mais ce récit en « tu » ne donne pas dans le mélodrame pleurnichard ni le sensationnalisme racoleur. L’allusion au génocide des Khmers rouges tout aussi bien que la convocation des « produits dérivés » de la guerre, à savoir « le marché noir, les chairs braisées de My Lai, les G.I. en permission aux bras des filles qu’on se paye pour rien », auraient pu faire dévier le texte vers une charge anti-guerrière à bout portant. Les atrocités évoquées sont plutôt feutréespar une expression colorée – ce que l’éditeur appelle pertinemment « la structure fleurie des langues asiatiques » (4e de couverture) – qui met en lumière les forces vitales du héros parvenant à rompre, par le Cambodge, la Thaïlande, l’Italie…, avec l’enfer de son enfance, les expédients de sa survie, les arrestations, les menaces de torture… Notons que la langue se rapproche à plus d’une reprise de la structure du haïkaï, une forme de poème japonais à contrainte dont l’art consiste à produire en peu de mots de véritables miniatures. Dans le roman de Gilles Jobidon, les phrases nominales ajoutent à la concentration et à la force de représentation des tableaux : « Un pic enneigé. Des pins, esquissés à peine. Un lac pâle. Une jonque. Dans la grâce de leurs ailes, des grues cendrées se défont de la terre ».

Bref, un récit homogène et cohérent, dont le lieu romanesque peu fréquent, la tendre chaleur de la tonalité et, surtout, la langue novatrice incitent à la réflexion et commandent l’admiration.

Publié le 3 mars 2004 à 14 h 58 | Mis à jour le 12 janvier 2015 à 12 h 43