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Sylvain Tesson

LA PANTHÈRE DES NEIGES

Gallimard, Paris, 2019
166 pages
29,95 $

Où un écrivain bourlingueur de bonne famille, toiturophile et fumeur de cigares accompagne un photographe de la nature sur la piste d’un animal mythifié.

L’auteur de ce récit est un personnage peu banal du milieu littéraire parisien. En plus de nourrir ses livres de ses excursions en situation extrême et de ses couchers dehors, l’homme eut longtemps l’habitude d’escalader spontanément les immeubles, surtout lorsqu’il avait un coup dans le nez. Or, en 2014, invité chez un ami écrivain, il croyait faire une bonne blague en entrant par le balcon, mais il a fait une mauvaise chute d’une hauteur de dix mètres. Après un coma de plusieurs jours, il s’est retrouvé avec de sérieux problèmes de dos, une paralysie du visage et l’ouïe d’une oreille en moins. Depuis, il affirme s’être assagi, mais son attirance pour les espaces de nature soi-disant inviolés semble toujours le pousser à battre la campagne.

Motivé par un désir de rencontre avec la panthère des neiges, le périple raconté par Sylvain Tesson dans son dernier livre s’amorce en France, par l’observation de blaireaux. Animal dont l’activité est essentiellement nocturne, le blaireau européen est rarement aperçu dans son habitat. Invité par le photographe Vincent Munier à faire l’expérience de l’affût, Tesson dit d’abord trouver difficile de se taire, et de reporter l’assouvissement de ses habitudes tabagiques. « La perspective de griller un havane au bord de la Moselle faisait supporter la position du guetteur couché. » Mais, au bout du compte, celui qui tenait « l’immobilité comme une répétition générale de la mort » prend goût à l’affût parce qu’il permet l’apparition de la bête habituellement cachée. De là, Tesson accepte de partir avec Munier traquer la panthère des neiges sur les hauts plateaux du Tibet.

Au fil d’une description de l’expédition qui, en elle-même, n’est pas dénuée d’intérêt, l’auteur exprime une vision du monde peu nuancée. L’admiration de Tesson pour la nature sauvage pourrait facilement emporter l’adhésion, si ce n’était qu’elle s’accompagne de manière symétrique d’un regard hautain, pour ne pas dire méprisant, pour les réalisations humaines. Ainsi, quand il dit : « Je ne trouvais pas que la production des hommes surclassât la perfection des reliefs, ni les vierges florentines la grâce des chèvres bleues », il semble opposer certaines dimensions de notre réalité qui ne sont pourtant pas en soi contraires.

Qualifiant de démarche artistique le travail photographique de Munier, Tesson enchaîne en épinglant la science, selon lui une activité trompeuse. « L’entreprise de mise en nombre du monde prétendait faire avancer le savoir. C’était prétentieux. » À propos de la chasse, le verdict est cinglant en ce qu’il décrit le chasseur comme « le monsieur à double menton distribuant sa volée de plombs à un faisan obèse, entre le cognac et le chaource ». Pour bien compléter sa prise de distance face à la décadence de sa propre culture, Tesson émaille son récit de références à la philosophie chinoise, en particulier au Tao, y trouvant un « engourdissement […] voluptueux ». Se drapant de préceptes orientaux et nietzschéens hors contexte, l’écrivain vilipende les « champions de l’espérance », c’est-à-dire ceux et celles qui œuvrent à améliorer notre monde.

Pour ce qui est du style, Tesson opte pour un débit d’écriture souvent hachuré, en phrases courtes ou découpées en courts segments, dans lequel on peut voir une parenté avec le style du reportage, ou peut-être une volonté de réserve à l’orientale. Par exemple : « Pas d’eau courante, pas d’électricité, pas de chauffage. Le vent semait les meuglements. Les chiens montaient une garde jalouse. La piste courait sous le talus, parallèle au fleuve, apportant parfois une visite ». Toutefois, le propos peut aussi verser dans l’outrance. Pour exprimer la profondeur du sentiment que lui inspire la première occasion qui lui est enfin donnée d’observer la panthère, il dira : « Ce fut une apparition religieuse. Aujourd’hui, le souvenir de cette vision revêt en moi un caractère sacré ».

Appeler à la protection et à l’admiration des représentants les plus spectaculaires du règne animal non humain, d’accord. Mais cela devrait-il faire oublier le péril couru par toute la diversité biologique, et aussi par le genre humain ?

Publié le 9 avril 2020 à 13 h 12 | Mis à jour le 23 avril 2020 à 12 h 54