Emma Becker

LA MAISON

Flammarion, Paris, 2019
370 pages
39,95 $

Son entrée en littérature était remarquée en 2011, avec la parution chez Denoël d’un premier roman, Mr, traduit dans quatorze pays. Son dernier opus ne laisse pas indifférent. Sur un mode autofictionnel, l’autrice rend compte de son expérience de deux années comme travailleuse du sexe dans un établissement berlinois.

Dans les débuts du roman, la narratrice raconte avoir un jour offert une prostituée russe à son amant de l’heure, pour une partie à trois, en guise de célébration d’anniversaire. La description de l’événement nous apprend que la professionnelle se comporta alors avec un détachement d’une telle hauteur que le jeune couple en fut intimidé, au point de se considérer victime d’une arnaque commerciale. L’anecdote permet à la narratrice, d’une part, de démontrer son appétit assumé pour la chose sexuelle et, d’autre part, d’affirmer que les prostituées sont aussi détentrices d’un pouvoir. Ce récit dans le récit est en lui-même un condensé du livre. Il sera toutefois amplement signifié dans le roman que la prostitution représente pour les femmes, la plupart du temps, une situation de violente exploitation.

Emma Becker est réputée avoir travaillé deux ans dans une maison close de Berlin, ville choisie parce que la prostitution organisée est légale en Allemagne. Le roman décrit la vie des prostituées dans l’établissement nommé « la Maison », mais de nombreuses pages sont consacrées à un autre établissement, où la narratrice dit avoir d’abord officié pendant deux semaines. Or, cet autre bordel, identifié comme « le Manège », est de nature à lui inspirer la peur. Le gérant albanais lui semble louche, elle se voit imposer des pratiques dégradantes et, lorsqu’elle songe à quitter l’endroit, elle compte sur le fait que la direction lui doit une somme rondelette pour qu’on la laisse tranquille. Quelques confidences des autres filles lui ont de plus laissé croire que les conditions peuvent être encore pires ailleurs. Ainsi, on comprend que l’ambiance chaleureuse de « la Maison » est davantage l’exception que la règle. « Si je n’avais jamais connu le Manège, je n’aurais pas pu apprécier la douceur de la Maison qui a donné à ce livre un éclairage nouveau ».

Une distance par rapport au monde de la prostitution est revendiquée par l’autrice, dont le projet d’écriture semble avoir été conçu au départ comme une étude : « Écrire sur les putes, qui sont une telle caricature de femmes, la nudité schématique de cet état, être une femme et rien que ça, être payée pour ça, c’est comme examiner mon sexe sous un microscope ». Mais, à force de côtoyer les prostituées, au travail et aussi à l’extérieur de la Maison, la narratrice s’attache à ces femmes, qui mériteraient selon elle plus de considération. On perçoit en effet une réelle indignation de la part d’Emma Becker envers l’image négative et le mépris avec lesquels doivent composer les travailleuses du sexe, elles qui, pourtant, ne font qu’utiliser une partie de leur corps « pour le bien public ».

Le roman est parsemé de scènes d’interaction entre les prostituées et leurs clients, mais le lecteur est aussi amené à approcher l’intimité des filles et les liens de solidarité qui les lient. Au fil du récit, les situations diverses tendent à montrer que l’échange de services sexuels n’est pas un problème en soi. À aucun moment, toutefois, cela n’est assené comme une évidence. Par la voix de sa narratrice, Becker prend soin de rappeler que ses observations sont teintées par sa propre vision de la sexualité. Ainsi, elle dira : « Peut-être que je ne vois pas comment le sexe, qui est la grande joie sombre et claire de la vie humaine, devrait être glauque sitôt qu’il est tarifé ».

Sous les dehors de la fiction, La Maison va bien au-delà des innombrables études chiffrées sur l’exploitation et le trafic humain générés par la prostitution. Le roman met en lumière des dimensions subtiles de la psyché féminine et plaide pour la reconnaissance de la prostitution comme activité légitime, par contraste avec les effets pervers d’une lourde dévalorisation sociale de cette pratique. L’écriture d’Emma Becker dégage une impression de spontanéité, à travers laquelle on perçoit la sincérité et, à terme, l’intelligence de sa démarche.

Publié le 29 avril 2020 à 15 h 03 | Mis à jour le 29 avril 2020 à 15 h 03