José Saramago

LA LUCIDITÉ

Trad. du portugais par Geneviève Leibrich
Seuil, Paris, 2006
384 pages
32,95 $

À 84 ans, José Saramago n’a rien perdu de son inspiration ni de sa lucidité. Ce Prix Nobel n’a de cesse de nous impressionner avec ses métaphores qui en disent à elles seules plus long sur nos sociétés que bien des traités de sociologie.

Alors que dans L’aveuglement (1995) les habitants d’une ville entière, à une exception près, étaient frappés de cécité, dans La lucidité, c’est plus des trois quarts des habitants de la capitale qui votent blanc aux élections municipales. Dans l’un comme dans l’autre roman, les gouvernements, vite dépassés par la situation, optent pour une même stratégie : isoler ces pestiférés que sont les aveugles et les partisans du vote blanc. L’état de siège est donc déclaré dans la ville de « blanchards » tandis que le gouvernement et tout l’appareil policier s’exilent.

On assiste alors à l’escalade d’une répression dont la justification n’a d’égale que la spirale ascendante de la paranoïa des dirigeants, tout aussi contagieuse que la cécité d’il y a quatre ans, et la soif de pouvoir d’un ministre de l’Intérieur « un peu moins sanguinaire que dracula mais beaucoup plus théâtral que rambo ». Puis le vent tourne enfin ! Une lettre anonyme parvient dans les bureaux du gouvernement et il n’en faut pas plus pour désigner un bouc émissaire dont le seul péché fut de ne pas devenir aveugle, quatre ans plus tôt, alors que tous avaient perdu la vue.

Déjà, dans L’aveuglement, Saramago tirait à boulets rouges sur l’homme déshumanisé. Dans La lucidité, la critique se fait tout aussi mordante mais à peine métaphorique ; en effet, on y reconnaît la teneur des discours dont on nous gratifie quotidiennement au nom de l’ordre et de la démocratie. Avec son esprit bien affûté et son écriture accomplie, Saramago nous plonge au cœur d’une organisation politique qui regroupe des adeptes d’une justice sommaire : « Que se passera-t-il si nous ne découvrons pas de preuves de culpabilité. La même chose que si on ne découvrait pas de preuves d’innocence. Comment dois-je entendre cela, Albatros. Qu’il y a des cas où la sentence est écrite avant que le crime ne soit commis ».

Et l’on poursuit la lecture, captivante, jusqu’à ce que, la fin justifiant les moyens, l’une des parties triomphe.

Publié le 20 juin 2007 à 14 h 59 | Mis à jour le 12 février 2015 à 11 h 57