Upton Sinclair

LA JUNGLE

Trad. de l'américain par Anne Jayez et Gérard Dallez
Gutenberg, Paris, 2008
452 pages
37,95 $

À côté de Sinclair, un Zola (auquel l’Américain a été comparé) fait figure de joyeux drille. Publié pour la première fois en 1906, La jungle dépeint les conditions effroyables dans lesquelles étaient plongés les ouvriers des abattoirs de Chicago et leurs familles à l’ère des trusts de la viande. Le livre est centré sur le personnage de Jurgis Rudkus, un brave gaillard émigré de Lituanie avec sa fiancée Ona et de proches parents pour se tailler une part du rêve américain. Or Jurgis et les siens n’étaient pas préparés à l’enfer qui les attendait. Leur apprentissage de la « jungle » américaine verra défiler des malheurs tous plus atroces les uns que les autres. Par d’habiles procédés narratifs, Sinclair en vient à établir une analogie entre le sort de la marchandise animale et celui des ouvriers. La jungle est donc un roman qui se lit l’estomac noué.

Même s’il a écrit quelque 80 livres après celui-ci, c’est surtout à La jungle que Sinclair doit sa renommée. Le poids social du livre a d’ailleurs maintes fois été signalé : le roman a soulevé de passionnés débats sur la salubrité des produits alimentaires et tenu un rôle décisif dans la promulgation du Pure Food and Drug Act en 1906. Le livre a également valu à Sinclair la réputation de « remueur de boue » ou de « fouille-merde » (muckraker), d’après le surnom dont Theodore Roosevelt avait gratifié un groupe de journalistes et d’écrivains engagés. Dans la lignée de Frank Norris (McTeague, 1899 ; La pieuvre, 1901), Sinclair montre l’inhumanité de l’expansion industrielle à l’aune des deuils et des revers de fortune de Jurgis.

La jungle ne se lit plus comme un roman à thèse car, comme l’observait Jacques Cabau dans un essai de 1966 reproduit en préface, « le message social » s’est transformé en « épopée romantique ». La vie est une lutte où chacun est seul contre tous, où chacun ne doit penser qu’à soi. Il faut saluer cette initiative des éditions Gutenberg (qui ont aussi réédité Pétrole ! en 2008) d’avoir dépoussiéré ce noir chef-d’œuvre. Il est impératif de remettre en circulation les œuvres de Sinclair. À quand la réédition du cycle de Lanny Budd (onze romans publiés de 1940 à 1953) que l’auteur, six ans avant sa mort en 1968, classait parmi les dix plus grands accomplissements de sa vie ?

Publié le 25 septembre 2009 à 14 h 40 | Mis à jour le 13 février 2015 à 16 h 33