Numéro 107

Simone Piuze

LA FEMME-HOMME

David, Ottawa, 2006
143 pages
17 $

Ce « roman conceptuel » se résumerait presque à son titre évocateur, correspondant au personnage central. Le narrateur évoque le souvenir de ses quelques rencontres avec une femme mystérieuse et solitaire qui vivait près de son village, à l’époque où il était adolescent, durant les années 1960. Il l’a nommée « la femme-homme », surnom insolite qu’il lui avait spontanément donné en l’apercevant pour la première fois. Il le lui avoue après avoir hésité, lors d’une entretien avec elle. Plus tard, lorsqu’il discute avec son frère William de cette première rencontre, celui-ci adopte aussi l’usage de ce surnom lorsqu’il confie ses impressions : « […] j’étais triste que la femme-homme ne m’ait pas regardé l’autre jour, au cimetière ». Un jour, le narrateur lui écrit une lettre exaltée en commençant par une formule inhabituelle, « Chère femme », pour s’adresser à celle-ci. Dans ce roman, le mot « homme » doit être compris comme un adjectif qualificatif se rapportant à une femme dans la quarantaine au corps élancé, par ailleurs chargé de quelques attributs plus masculins : démarche déterminée, cheveux courts et poils au menton.

Au fil des pages, le concept paradoxal de la femme-homme est si efficace qu’il suffit à donner à la phrase la plus prosaïque un caractère original et insolite : « La femme-homme dépose le poisson sur le poêle à bois ». Chaque phrase où est employée l’expression « femme-homme » paraît plus savoureuse, prenant un tour nouveau, comme si elle était écrite pour la première fois : « J’aime ce que dit la femme-homme », ou encore : « J’étais amoureux de la femme-homme ». Ce procédé curieux, à la limite du grotesque, ne semble pas s’amenuiser et fait la force de cet excellent roman, parmi les meilleurs qui soient publiés en Ontario. Toutefois, les dernières pages, plus morbides, créent une rupture de ton.

Destiné à un public averti et publié fort à propos dans la collection « Voix narratives et oniriques », La femme-homme pourrait être considéré comme un cas rare de « roman queer » rédigé en français, qui mise sur l’ambiguïté sexuelle tout en jouant habilement avec les procédés narratifs et la temporalité.

Publié le 20 juin 2007 à 14 h 51 | Mis à jour le 20 juin 2007 à 14 h 51