Accueil > Commentaires de lecture > Essai > LA BIENVEILLANCE DES OURS

Numéro 163

François Lévesque, Virginia Pesemapeo Bordeleau

LA BIENVEILLANCE DES OURS

Quartz, Rouyn-Noranda, 2020
146 pages
20 $

« Cet exercice auquel nous nous sommes prêtés, je le vois un peu ainsi. Comme un sentier en forêt, sinueux et plein de détours tantôt tristes ou tantôt gais, et balisé par nous et par nous seuls. »

Les mots de François Lévesque à l’attention de Virginia Pesemapeo Bordeleau résument à merveille l’idée derrière « Forêts », la nouvelle collection des éditions du Quartz, entièrement consacrée à l’échange épistolaire entre écrivains, artistes ou intellectuels. D’ailleurs, l’initiative rappelle avec bonheur, quoique dans une formule différente, la défunte collection « Écrire » des éditions Trois-Pistoles, un lieu de réflexion où les écrivains abordaient en toute liberté leur pratique d’écriture, débordant inévitablement vers ce qui gravitait en périphérie.

Pour donner le coup d’envoi, La bienveillance des ours réunit donc Lévesque et Bordeleau, que tout semble a priori séparer. Celui-là a la jeune quarantaine, réside à Montréal, est critique de cinéma au Devoir et a, entre autres, publié des polars et des romans fantastiques ; celle-ci a près de trente ans de plus, est d’origine métisse et crie, habite Rouyn-Noranda et s’adonne aux arts visuels, à la poésie et au roman. Géographiques, culturelles, générationnelles, les frontières sont de nature multiple. La rencontre fortuite entre un parapluie et une machine à coudre, dirait Ducasse.

Cette distance sera néanmoins apprivoisée peu à peu, au gré d’échanges d’une transparence entière. Et les points communs, pour dire le vrai, sont en réalité nombreux : les deux ont grandi dans la petite municipalité abitibienne de Senneterre, où ils durent tous deux négocier avec l’exclusion, voire l’intimidation, Lévesque pour son orientation sexuelle, Bordeleau en raison de son origine culturelle ; les deux exècrent la prise de parole en public, en plus de puiser abondamment la matière de leur œuvre dans l’imaginaire de l’enfance.

De lignes droites en détours, les anecdotes rapportées satisfont à une certaine forme de voyeurisme par laquelle le lecteur accède à l’intimité nue des artistes. Accède à leur atelier également, à ce qui se trouve en amont de l’écriture, au processus de création qui est abordé sans falbalas ni complaisance, tel qu’en lui-même parsemé de doutes et de remises en question. En cela, « Forêts » vient assurément combler un vide dans le paysage éditorial du Québec. Et on ne peut que lui souhaiter longue vie.

Publié le 21 juillet 2021 à 8 h 42 | Mis à jour le 21 juillet 2021 à 8 h 42