Nicole Brossard

HIER

Québec Amérique, Montréal, 2001
357 pages
24,95 $

Hier est un adverbe lié au sens de la vie. Comme les mots miroirs, mère, père, trace et quelques autres. Hier marque l’intime du corps et ouvre à la rencontre du mystère. Un regard peut suffire, deux ou trois mouvements, à peine des mots, une vague de pensée.

Les quatre femmes qui se croisent dans le dernier « roman », mûr et sublimement théâtral, de Nicole Brossard le savent, bouleversées qu’elles sont chacune par leur crypte respective. La narratrice, employée de Simone Lambert, conservatrice au Musée de la Civilisation de Québec, accueille au creux de sa voix les funéraires amphores du langage. « Un rien me bouleverse », avoue-t-elle. C’est l’ensemble de l’humanité. Tous les jours, elle-je, rencontre à l’hôtel Clarendon Carla Carlson, écrivaine de l’Ouest canadien venant à Québec pour terminer ses romans. Les ruines, « temps fort du désir », se croisent dans un kaléidoscope de plans narratifs et discursifs, mais surtout, engagent la mort (de Descartes, ressemblant avec sa barbiche de rat à Malherbe) à travers des tronçons d’images (de Francis Bacon, hurlant aussi silencieusement que Spencer Tunick) et des morceaux d’histoires archéologiques.

Les quatre femmes qui se croisent savent et sentent qu’on ne peut travailler l’extrême intérieur qu’avec le strict minimum, avec ce qui tient la vie à une lame, « quelques éléments de mémoire », sans plus. Écrire, dit je : « Je ne sais pas grand-chose de la douleur, mais j’ai la certitude que pour écrire, il faut au moins une fois dans sa vie avoir été traversée par une énergie dévastatrice, presque agonique ». Le seuil, le bord, la frontière, l’acte d’exister la pensée collée au corps. Le temps comme un rêve, ouvert aux fantômes, aux roucoulements des bouches de mer, berceaux du passé devant. Est-ce hasard si la quatrième femme, Axelle, petite-fille de la gardienne de musée, est chercheure en génétique? N’est-ce pas dans la plasticité et la mobilité des codes, aussi stables qu’ils semblent faussement, que se retrouve le fil rouge des origines, les vies cousues de fantasmes et donc, bien réelles, puisque la création n’admet pas que soient conservés les objets perdus. Des traces, à peine…

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 14 janvier 2003 à 14 h 21