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Fugue et rendez-vous

Numéro 124

Bruno Bayen

FUGUE ET RENDEZ-VOUS

Christian Bourgois, Paris, 2011
165 pages
24,95 $

Qu’est-ce qu’exister, sinon se heurter à des murs, des frontières, des obstacles – et mourir d’envie de les contourner, quand ce n’est pas carrément de les faire voler en éclats ? Oui, qu’est-ce qu’exister sinon apprendre « l’art de la fuite » ? Marcher, courir, traîner, faire un pas puis un autre, n’est-ce pas toujours, de toute façon, fuir ? Quitter un présent pour un autre, être en perpétuel transit entre ici et là, ou jadis et désormais ?

Fugue et rendez-vous, le dernier roman de Bruno Bayen, est littéralement hanté par toutes ces questions. Chronique de la fin d’une enfance, le récit du narrateur, subtilement, tout doucement mais avec une efficacité redoutable, nous aspire dans les « zones de silence » et les vastes plages d’errance et de désœuvrement propres à ce moment de la vie, quand on ne fait rien qu’être là, et difficilement… Quand on a la voix au bord de la mue, le corps remué, troublé par un désir nouveau. Et qu’on n’a plus, soudain, son âge « mais un autre, indéchiffrable »…

C’est cette année du tournant que nous confie le narrateur. Et quel privilège nous avons : 1961, vue à travers son regard à lui, interrogée par sa voix à lui, entre justesse et vacillement. Privilège, disons-nous, et ce, pour la raison suivante : lorsqu’on se laisse glisser, tomber dans cette brèche entre enfance et adolescence, lorsqu’on accepte d’embrasser cette sorte d’état de suspens, on devient le meilleur témoin des choses. Car on interrompt sa propre construction identitaire pour prendre un peu de recul, on se met un peu de côté et on observe le monde et sa réalité – ses étaux, ses limites, ses frontières – et, croulant sous le poids de ses observations, on s’éclipse. On prend congé d’une certaine sociabilité et, pour la première fois, on se rencontre. On s’épuise à coups de nuits blanches et on se fait des promesses murmurées à soi seul. Et, surtout, devenu presque invisible puisque tellement silencieux, on devient attentif à tout. Et on apprend à décrypter les codes, à déjouer les conventions, à pressentir également que, derrière tout espace, autour de tout lieu (y compris soi-même), se dresse une frontière. Ce sera l’attrait fumant, brûlant du lointain, de l’inconnu, comme l’impossibilité d’en stopper la fuite, d’en rattraper le mouvement ; ce sera, de même, l’épaisseur de son propre épiderme ou la si faible étendue de ses bras, même grands ouverts.

Le chapitre consacré à l’édification du mur de Berlin se termine d’ailleurs sur une réflexion infiniment riche qui nous hantera pendant des jours, des siècles : « Sans des frontières décourageantes nous ne saurons jamais qui nous sommes et ce que nous voulons ». Et ce sont des phrases comme celle-ci qu’on reçoit comme des coups de poing dans les côtes, qui font que, même à bout de souffle et à court de sens, on continue de lire, d’écrire – bref, de fuguer, encore et encore, du mieux qu’on le peut.

Publié le 5 avril 2014 à 15 h 12 | Mis à jour le 5 avril 2014 à 15 h 12