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Maryse Condé

CÉLANIRE COU-COUPÉ

Robert Laffont, Paris, 2000
251 pages
29,95 $

Au sein même de peuples asservis, tyranisés, comme s’ils introjectaient la violence dont ils sont brutalement victimes, l’oppression des femmes est plus vive qu’ailleurs. Chaque nouveau livre de Maryse Condé semble creuser plus avant les entrailles de la mère, de la terre-sang, l’impénétrable de l’exploitation.

Cette fois, le roman fantastique donne chair à Célanire Pinceau ‘ « patronyme peu commun », ainsi qu’il est précisé dès le seuil du texte ‘, femme de peu de paroles dont « la couleur la mettait à part, cette peau noire qui l’habillait comme une vêtement de grand deuil. » Tout part d’un fait divers, lequel produit entre l’imaginaire de l’auteure et le commérage des résonances qui relient par les lianes et les oasis du sens les profondeurs de la Côte d’Ivoire et celles de la Guyanne, de la Guadeloupe et du Pérou. Un bébé est trouvé sur un tas d’ordures la gorge tranché, dépouille métisse du cynisme, de l’arrogance, de l’outrecuidance ; cicatrice du capital, de l’ensemble humain. La mort prend à la gorge, en ce lieu du corps où s’éteint l’être lorsque ne passe plus le souffle vital.

À partir d’un autre angle, dans le contexte des graves conflits sociaux de Port-Mahault à la fin des années 90, un autre petit: Dieudonné, petite grenouille de cinq ans, se réveille dans l’opaque noirceur de la nuit noire la veille de Noël, menace absolue sans clair de lune, sans maman, sans personne. Une scène originelle durant laquelle une peur panique s’installe qui ne se résoudra que beaucoup plus tard dans le suicide, seule issue à l’abandon et au rejet affreusement ressentis durant une vie de paria, et à nouveau mobilisés dans la passion à sens unique qu’il éprouve pour Lorainne, riche békée plutôt portée ‘ par dépît ?, par fantasme de jouissance ?, par peur ? ‘ sur le sexe compulsif. Renvoyé à lui-même, aux murs grinçants de ses désirs inassouvis, un rapide combat avec cette femme de ses rêves l’amènera, dans un geste de légitime défense, à la tuer. Structuré dans l’horizon de cet événement, le récit ouvre au plus impénétrable les effluves de l’inconscient: « Que de sang dans ce corps de femme ! », constate, désespéré mais décidé, le meurtrier bâtard, délicat jardinier de son état. Une variante de cette formule pourrait être: « Que de sang oublié dans ce corps d’homme ! », homme et femme formant alors le monstre métonymique d’un État décharné.

À mon sens, La belle créole est le roman le plus achevé de Maryse Condé, bien moins parce qu’il s’agit d’une fresque romantique somme toute assez traditionnelle tant au plan de la narration que du récit, que parce qu’il laisse surgir, au travers d’un tableau social des plus sombres, au zénith de sentiments inavouables, l’horreur du ressentiment guettant la vie des individus et des peuples ne parvenant pas à se réaliser. Célanire ne crie pas autre chose, dans les plis de son absence.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 3 décembre 2014 à 13 h 54