Carnaval

Rawi Hage

CARNAVAL

Trad. de l’anglais par Dominique Fortier
Alto, Québec, 2013
376 pages
25,95 $


Par Simon Roy

Il est entré en 2006 par la grande porte avec un roman qui lui a valu plusieurs récompenses bien méritées. Parfum de poussière a donné un nom à Rawi Hage. Dans une traduction relevée de Dominique Fortier, reconnue elle-même pour avoir commis quelques belles pièces littéraires chez Alto (Les larmes de saint Laurent, par exemple), Carnaval confirme la verve de l’auteur montréalais né au Liban et en assure la crédibilité.

Fly, comme voler. Fly, comme la mouche. Mais Fly, c’est aussi un chauffeur de taxi atypique qui évolue dans un imaginaire auquel pourrait rêver Tim Burton dans ses fantasmes urbains glauques. D’abord élevé dans l’univers circassien des hommes forts et des femmes à barbe, parmi les nains et les clowns des foires itinérantes, Fly vient s’établir en Amérique, où il sillonne depuis les rues d’une grande ville au volant de son taxi.

D’entrée de jeu, Bakhtine – grand spécialiste du carnavalesque rabelaisien – est cité en exergue, ce qui annonce du coup la tonalité emphatique de cette œuvre festive faisant la part belle aux formules spectaculaires.L’écriture colle bien à l’effervescence de junkie du texte de Hage : nerveuse, excitée, aux antipodes de la sobriété. Mais la psychologie de Fly, située en bordure du conformisme, ne s’est pas forgée seulement au contact des artistes saltimbanques : ses réflexions acérées évoquent parfois à certains égards une forme de sagesse parallèle, tout droit tirée de la marge malsaine des psaumes démoniaques des Chants de Maldoror. L’histoire racontée dans Carnaval importe en fait moins que les récits multiples qui en composent par accumulation la toile. Il ressort de ces portraits ébauchés une représentation décapante de l’humanité, un témoignage des petites misères et grandes splendeurs de la vie. Par le détour des nombreux personnages secondaires ou clients sur lesquels Fly pose son regard, c’est surtout de lui qu’il parle, comme s’il se livrait couche par couche.

Si le roman n’est pas exempt de quelques passages à vide (car tout n’est pas d’intérêt égal dans une telle parade d’anecdotes truculentes), Rawi Hage maîtrise l’art de traiter de sujets triviaux avec une vive intelligence, une érudition impressionnante, réussissant à faire cohabiter les registres du comique et du sublime dans ce spectacle désespérant de la décadence de notre civilisation occidentale moderne.

Publié le 7 avril 2014 à 13 h 44 | Mis à jour le 7 avril 2014 à 13 h 44