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Carlo Ginzburg

À DISTANCE – NEUF ESSAIS SUR LE POINT DE VUE EN HISTOIRE

Trad. de l'italien par Pierre-Antoine Fabre
Gallimard, Paris, 2002
248 pages
34,50 $

Éminent historien spécialiste du sabbat, des sorcières, des hérésies du Moyen Âge au XVIIe siècle et de leurs répressions (Batailles nocturnes, Sabbat des sorcières), Carlo Ginzburg s’est fait connaître du grand public avec la publication, en 1997, d’un plaidoyer (Le juge et l’historien) où il mettait sa rigueur d’historien à dénoncer la chasse aux sorcières dont était victime Adriano Sofri, accusé de conspiration contre l’État italien.

Avec les neuf essais qui composent À distance, on semble loin de la littérature engagée. Et pourtant. S’il est vrai que ceux-ci ne sont pas en prise directe sur les événements de notre époque (à part le dernier qui est un commentaire sur un discours du pape), ils suggèrent tous des règles qui pourrait être de quelque utilité dans nos débats actuels. « Pour voir les choses, écrit-il dans le premier essai qui donne le ton au recueil « L’estrangement », il faut les regarder comme si elles étaient parfaitement dénuées de sens – comme des devinettes. »

En clair, il nous donne sa méthode de travail : se tenir « à distance » si l’on veut voir et « douter » de ses sources, si l’on veut comprendre. Ici et là, l’homme engagé transparaît souvent sous l’historien. En effet, si plusieurs de ces essais se résument à des règles historiographiques simples, tirées de l’étude d’un cas, ils pourraient tout aussi bien constituer des règles de conduite. « On peut distinguer plusieurs niveaux de vérité. Ce qui est vrai selon la foi et ce qui est vrai selon l’histoire. […] Comprendre moins, rester ingénu, rester stupéfait sont des réactions qui peuvent nous aider à voir davantage, à saisir une réalité plus profonde, plus naturelle. »

Ces essais témoignent d’un constant travail de patience et d’une grande érudition. Tour à tour, Carlo Ginzburg y suppute la signification d’un mot dans un obscur document ou s’interroge sur l’exactitude de la traduction qui en a été faite d’une culture à l’autre. Il débusque de possibles glissements de sens dans les rituels, des hypothèses audacieuses comme il le fait, par exemple, pour expliquer le dogme de la transsubstantiation. Dans un texte, il s’interroge sur un possible lapsus freudien.

Son livre pourrait en séduire plusieurs par les thèmes qui y sont traités : les relations entre la judaïcité, l’hellénisme et le christianisme, les rites funéraires, l’idolâtrie, le mythe, etc. Toutefois, il faut le dire, on est loin de la fresque à l’emporte pièce à-la-Guillemin. Ici, l’Histoire est vue au microscope et exige du lecteur plus qu’un intérêt de dilettante.

Publié le 14 janvier 2003 à 14 h 21 | Mis à jour le 7 janvier 2015 à 12 h 59