Un conte noir pour ravir les montagnes
par Magalie Lapointe-Libier
Du ventre des montagnes de Fanie Demeule

Date de parution
24 mars 2025
Éditeur
Québec Amérique
Critique publiée le
12 juin 2026
Fanie Demeule est une autrice dont l’œuvre est variée et immersive. Elle s’inscrit parmi les autrices à suivre. Au nombre de ses parutions, il y a ses romans Déterrer les os (Hamac, 2016), Roux clair naturel (Hamac, 2019), Mukbang (Tête première, 2021), Highlands (Québec Amérique, 2021) et Dents de fortune (Hamac, 2024). Elle a également publié le livre illustré Bagels (Hamac, 2021), ainsi que le recueil de nouvelles Je suis celle qui veut sauver sa peau (Hamac, 2022), en plus d’avoir signé dans divers collectifs et revues. Du ventre des montagnes, publié aux éditions Québec Amérique en 2025, est son sixième roman. Il emprunte aux codes de la dark fantasy, un sous-genre de la fantasy. Un motif omniprésent dans l’œuvre de l’autrice est l’obsession : celle du corps, de la faim, de l’identité, de la part d’ombre des humains. Dans cette dernière parution, le lectorat trouvera celle sororale.
Demeule se renouvèle sans cesse dans ses écrits, autant dans la forme que dans les thématiques. L’après-lecture de ses univers laisse toujours une impression vive. Ce changement de registre n’est pas si inattendu de la part de Demeule, car, comme mentionné en 2025 durant une table ronde au Salon du livre de Montréal, cette histoire subsiste dans sa mémoire depuis son adolescence1. Des images avaient d’abord émergé, et celle d’une immense montagne dont la grandeur dépasse les cieux a imprégné son esprit. Le folklore du roman se base sur celle qui se nomme Eien : ce qu’elle représente, qui sont ses habitant‧e‧s et quelle est leur spiritualité. Demeule ajoutera lors de cette discussion que ce roman s’inscrit dans les motifs de la mythologie grecque de la catabase, qui est essentiellement un personnage désirant sauver un autre de la mort, bien souvent en plongeant dans les Enfers. La montagne Eien est un peu cet Enfer.
Une descente aux enfers d’Eien
L’attention aux détails est probante par le choix des termes d’une sonorité ténébreuse et les descriptions sensorielles sublimes. La plume est littéraire et le vocabulaire ancien. Beaucoup de mots utilisés ne sont plus d’usage dans le langage commun : soit le lectorat accompagne sa lecture d’un dictionnaire, soit il se laisse bercer par l’ambiance (et accepte de ne pas saisir la signification de tous les termes). Cette empreinte obscure ajoute un caractère mythique au récit. L’histoire du livre prend forme sous cette atmosphère particulière: la protagoniste, Nan Sappo, et sa sœur, Aino, sont inséparables. Elles habitent la même maisonnée et travaillent ensemble, chacune leur matière première pour réaliser des lanternes : Nan les métaux et Aino le verre. Lors d’une descente en montagne, cette dernière décède brusquement. La culpabilité rongera Nan et une quête se trace dès lors : porter le crâne de sa sœur dans ses propres entrailles jusqu’au sommet du mont Eien, dont les neiges promettent de ramener les défunts à la vie. Durant son excursion périlleuse, elle fera fi de la dureté du climat et de la faim.
Plus loin que soi, les abysses de la dark fantasy
Le vocabulaire pour certains concepts, lieux et objets de Du ventre des montagnes est inspiré de Beowulf, poème épique en vieil anglais, du Kalevala, compilation d’épopées finnoises, et de mythes japonais2 pour créer un folklore sans pareil, narré tel un conte noir empreint de dark fantasy. Conte noir, dans la mesure où on y retrouve une antihéroïne qui tend, en vain, à accomplir son devoir dans un univers peuplé de monstres et de personnages plus grands que nature3. Nan est une personne inflexible qui ne déroge pas de son objectif. Elle rencontre Glin, une barde aveugle, dont la destination dévie de la sienne. Nan ne lui en touche mot et ne lui mentionne pas le renflement de son ventre, car sa compagnie lui sert d’outil de survie.
Propre au motif du conte, la quête est antinomique : atteindre le sommet d’un mont dont les légendes mentionnent d’une part qu’il donne la cécité ou la mort; mais de l’autre, qu’il peut réattribuer la vie. Nan doit aller plus loin qu’elle-même, s’altérer au profit de son dessein. Le lectorat s’attache à cette protagoniste aux mœurs douteuses, guidée par un but louable. La jeune femme rousse s’approprie cet ordre du monde dans lequel elle évolue en pensant le changer : « - On ne manque pas de témérité, ou de stupidité, à vouloir ainsi tenter l’impossible. / Ma tête s’enflamme. D’orgueil, de détermination, d’imram colérique. D’effronterie pure. / - À l’impossible je suis donc tenue. » (p. 64)
L’atmosphère du roman a une sensualité dérangeante, revêtant un caractère morbide. Le lectorat peut le constater dès le début, quand, pour son ascension, Nan doit porter le crâne de sa sœur dans ses entrailles. Pour subir cette « opération », elle doit avoir des forces et donc se nourrir. L’ovate qui l’accompagne lui dit qu’elle doit manger des parties d’Aino, dont son cœur. Littéralement. Tout cela a un sens métaphorique et Nan affiche d’abord une résistance, mais cède rapidement, car c’est son devoir:
Mes canines pénètrent ton muscle, le fendent. Je fais rouler la matière contre mon palais, un jus bouillant glisse le long de mes gencives. Ton cœur goûte le métal. […] J’avale sans difficulté et quand ton bout de cœur atterrit au fond de moi, une lumière franche illumine l’antre de Grand-Bouche, où il fait désormais clair comme le jour. Je bave : jamais je n’ai connu pareille ivresse. (p. 76)
Après cela, repue, Nan ne mangera pas durant plusieurs journées. Son ressenti sera troublant, car intime à l’excès: elle affirme qu’elle n’aura « ni faim ni froid ni sommeil […] Il faut croire que je suis maintenant pleine. De vie, de toi. » (p. 85) Les effets de cette consommation sont magiques et plurivoques, propres au conte qu’a créé Demeule.
Une cosmogonie féconde
La mythologie tient un rôle central dans le livre. Dès le début, le mont Eien se dessine comme un personnage à part entière, une figure absconse sur laquelle il faut triompher pour obtenir son dû. Selon le récit fondateur d’Eien, l’amour incommensurable entre une mère et sa fille aurait engendré la naissance de la montagne et ses neiges fantastiques. Les descriptions sensorielles transcendent le réel. Lorsque Nan, s’étant arrêtée dans un village, aperçoit dans un marché les mêmes lanternes qu’elle et sa sœur fabriquaient, elle commente :
Une déchirure à la poitrine, qui monte la trachée, l’obstrue. J’avance le doigt pour effleurer la surface dépolie de notre œuvre. Ton souffle doit encore y loger, enfermé au centre de sa prison de verre. Je la soulève délicatement, prête à la lâcher au sol, libérant ton haleine. Je fermerai les yeux et ouvrirai grand les narines pour te respirer. (p. 241)
Les personnages fantastiques peuplant l’écosystème romanesque de Du ventre des montagnes sont des créations d’une mythologie unique: celle d’un prêtre dévorant les trépassés; de Bern, l’aïeule cohabitant avec une meute de loups, sustentant Nan de champignons poussant de la plaie de sa compère, Glin; de l’amour d’une mère et sa fille de poussière formant la genèse des montagnes et de ses neiges. Les personnages vivent dans une culture de la tradition orale, leurs histoires sont transmises de bouche-à-oreille. Lorsque la protagoniste raconte à Bern le récit de la naissance d’Eien, cette dernière raille : elle a entendu cette version presque identique du mythe fondateur, avec de minimes variantes. C’est propre aux histoires orales, qui pouvaient avoir plusieurs moutures, dépendamment de sa géographie – à l’époque où c’était la seule méthode de transmission4.
Un motif intéressant dans le roman est la maternité et sa transformation, qu’on peut d’abord déceler dans le titre : Du ventre des montagnes. Le mythe fondateur du mont Eien est un autre exemple probant : l’éminence naturelle serait née de l’amour entre une fille et sa mère. Cette dernière, apprenant la disparition de la première, « alla former une neige éternelle au sommet de son Enfant-montagne. Une neige capable de guérir de la mort. » (p. 17) Aussi, Nan porte sa sœur en son ventre, lui attribuant physiquement un renflement, puis elle porte pour elle une affection sans limites et maternelle (pouvant expliquer la cruauté dont elle sera capable). Cette contradiction fait écho à la dichotomie que peut représenter la maternité et le changement dans le corps qui suit. Dans un balado autour du livre, Demeule mentionne qu’elle « trouve que dans la vie et dans les transformations de la vie, il y a souvent le beau et le dégueulasse qui se côtoient. De manière intrinsèque, indissociable l’un de l’autre. […] Pour [elle] c’est ça un accouchement, c’est super beau et super trash en même temps5. » Enfin, la protagoniste, frontale dans sa quête et qui n’abdique devant rien, peut être comparée à un mont. Vers la fin du roman, elle livrera une lutte sans merci à Eien pour compléter son devoir et devra faire montre de toute sa force. Les éléments dans le livre sont anthropomorphisés; ils ont leur propre libre arbitre.
Du ventre des montagnes plaira à quiconque aspire à plonger dans une histoire intemporelle, inspirée de récits avec une symbolique dépassant celle de notre époque et narrée d’une écriture soutenue, semée de moments graphiques. L’œuvre instille l’imagination et donne envie de traverser le mur livresque pour voyager dans ce vaste monde. Avoir composé ce roman québécois de dark fantasy avec une plume soignée est remarquable; ce l’est encore plus d’avoir posé les pierres d’un folklore novateur. On ne peut qu’attendre avec impatience la suite – de la série (on espère!) et des écrits de Demeule.
1. Raphaëlle B. Adam/Fanie Demeule, Geneviève Blouin et Élisabeth Vonarburg. (22 novembre 2025). Pouvoirs féminins et littératures de l’imaginaire (saison 6, épisode 28) [Balado]. Dans Le Salon dans tes oreilles. https://open.spotify.com/episode/4oXh8Rr6mtlCOuofTPAUDQ Retour
2. Iris Gagnon-Paradis, « Du ventre des montagnes Un amour de chair et d’os », La Presse, [En ligne], 23 mars 2025, Disponible sur https://www.lapresse.ca/arts/litterature/2025-03-23/du-ventre-des-montagnes/un-amour-de-chair-et-d-os.php Retour
3. Anne Besson, « Du conte à la fantasy, anatomie d’une filiation », [En ligne], Disponible sur https://fantasy.bnf.fr/fr/comprendre/du-conte-la-fantasy-anatomie-dune-filiation/ (19 mars 2026). Retour
4. Sylvie Vincent, « La tradition orale : une autre façon de concevoir le passé », [En ligne], Disponible sur https://www.histoirecanada.ca/consulter/arts-culture-et-societe/la-tradition-orale-une-autre-facon-de-concevoir-le-passe (19 mars 2026). Retour
5. Julien Lefort et Joël Martin / Fanie Demeule. (25 février 2026). Fanie Demeule (saison 6, épisode 58) [Balado]. Dans Comme du monde. https://www.youtube.com/watch?v=mid2Ep2M8RY Retour