Critiques
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Ce dont on ne parle pas et autres fantômes
par Christine Comeau
La maison du rang Lynch de Alexie Morin

14 octobre 2025
Éditeur
Le Quartanier
Critique publiée le
14 janvier 2026
L’autrice Alexie Morin s’est fait connaitre du grand public avec la parution de son troisième livre, le roman autofictionnel Ouvrir son cœur (Le Quartanier, 2018), qui a remporté le Prix des libraires du Québec en 2019 et s’est classé finaliste au Prix littéraire des collégien·ne·s l’année suivante. Elle nous revient en 2025 avec une proposition très différente, une fiction d’inspiration gothique flirtant avec le fantastique, le premier tome d’un cycle à venir : La maison du rang Lynch.
L’histoire prend place à Wickford Mills, une localité fictive inspirée par le Windsor natal de l’autrice, plus spécifiquement dans une petite agglomération isolée au bout d’un rang, quelques maisons ayant poussé de guingois autour de la demeure ancestrale de la famille McCabe. Sous l’égide d’un patriarche tyrannique se déploie toute une galerie de personnages : Maude et Marylou, filles-mères de génération en génération, Anne-Claire et Samuel, les enfants disparus, le cousin Tommy, mouton noir du clan, et surtout David et Vincent, grandissant tant bien que mal entre deux tragédies, comme de la mauvaise herbe s’insinuant dans les craques d’un rocher. C’est une histoire qui prend son temps, qui fait des détours, qui sinue entre les époques comme un sentier tortueux dont on ne sait pas s’il nous conduira hors de la forêt ou dans ses profondeurs les plus sombres. L’intrigue, faite de silences ponctués d’évènements inexplicables, évolue autour de cette famille ordinaire d’adolescent·e·s blasé·e·s et de parents absents contre laquelle le sort semble injustement s’acharner.
L’adolescence est un thème important de La maison du rang Lynch, ce qui donne à l’ouvrage des allures de roman initiatique. Dans les premières pages, les expérimentations d’un bébé qui porte les objets à sa bouche ou qui les cogne sur le plancher afin « d’établir les propriétés du réel » agissent comme une mise en abyme de tout le livre : à l’image de la petite enfance, l’adolescence est une période de la vie où on teste les limites de son environnement. Dans une entrevue donnée à l’émission Il restera toujours la culture1, diffusée sur les ondes de Radio-Canada, Alexie Morin parle de l’adolescence comme de la période où « tout arrive pour la première fois ». Elle évoque également la découverte du monde des adultes, qui peut se révéler décevante, voire traumatisante pour les jeunes exposé·e·s trop tôt à des évènements malsains ou violents. Laissés à eux-mêmes au milieu de nulle part, privés de repères, les enfants du rang Lynch finissent inévitablement par se perdre – que ce soit de façon littérale ou métaphorique.
Des contes classiques, comme Hansel et Gretel, des frères Jacob et Wilhelm Grimm, ou Le Petit Poucet, de Charles Perrault, aux romans populaires tels que The Girl Who Loved Tom Gordon, de Stephen King (Scribner, 1999), les histoires d’enfants égarés en forêt constituent un schéma récurrent des littératures de l’imaginaire. Mais la mésaventure de Vincent qui, équipé d’une carte et d’une boussole ayant appartenu à son père, se perd dans les bois bordant le rang Lynch, n’est pas anodine. Alors qu’il croit avancer en ligne droite, ses pas le ramènent sans cesse à son point de départ. Il tourne en rond jusqu’à ce que sa malchance prenne une dimension surnaturelle, mais aussi symbolique. Sa trajectoire circulaire figure l’histoire de la famille McCabe, pour laquelle les malheurs semblent se répéter sans fin. Elle figure également le désir de fuir ses racines sans jamais y arriver; la boucle sans fin des traumas transgénérationnels à laquelle il ne peut échapper, car les outils que son père lui a transmis ne lui permettent pas de trouver son propre chemin. Avec son écriture subtile, Alexie Morin a su broder une signification cachée au revers de chacun des éléments qui forment son histoire, donnant au récit une seconde couche de sens et plus de profondeur qu’il pourrait y paraitre. Ce n’est probablement pas un hasard non plus si la route où se situe la maison familiale, qui forme une boucle avec le rang, se nomme « le chemin Rond ».
En plus de présenter les caractéristiques d’un roman d’apprentissage, La maison du rang Lynch contient plusieurs des attributs généralement associés au roman gothique, dont le plus évident est bien entendu la maison elle-même. Plus que de simples décors, les habitations, dans la littérature gothique, sont intrinsèquement liées à leurs occupants. Pensons, par exemple, à la vieille demeure de la famille Usher, dont la décrépitude reflète l’état mental des membres de la maisonnée (The Fall of the House of Usher d’Edgar Allan Poe, Burton’s Gentleman’s Magazine, 1839); ou encore au manoir de Hill House, où les phénomènes paranormaux semblent renvoyer à l’état émotionnel de la protagoniste (The Haunting of Hill House de Shirley Jackson, Viking, 1959). La demeure des McCabe, quant à elle, est sale et encombrée, chaque génération y ayant laissé « sa propre couche sédimentaire d’objets hétéroclites et de poussière ». Il s’agit de l’héritage familial, un lieu chargé de souvenirs, où le présent et le passé s’entremêlent inextricablement. La nuit, elle devient menaçante, source de cauchemars. Après tout, « [c]’est souvent les choses les plus familières qui sont les plus épeurantes ».
Alexie Morin ancre également son roman dans le genre au moyen de plusieurs références intertextuelles, notamment à l’une des œuvres les plus célèbres de la littérature gothique : Wuthering Heights d’Emily Brontë (Thomas Cautley Newby, 1847), qui met en scène les tourments d’une famille déchirée par les passions. Le personnage de Tommy lit ce classique avec grand intérêt. Se sentant lui-même mis à l’écart par ses proches en raison de sa différence, on peut aisément l’imaginer s’identifier au ténébreux Heathcliff. Lorsqu’il émet cette réflexion : « Tout le monde s’haït, même quand ils s’aiment », on comprend que son commentaire s’applique tant aux Earnshaw d’Emily Brontë qu’aux McCabe – et, avouons-le, à bien des familles.
Selon Wen-yi Lee, « le gothique, en tant que genre, s’intéresse aux squelettes dans les placards familiaux2 ». Elle affirme que « le potentiel horrifique de la famille réside dans son inéluctabilité ». En effet, on ne choisit pas ses proches, pas plus qu’on ne peut réellement parvenir à les quitter. Qu’on le veuille ou non, l’héritage qu’on porte nous suit où qu’on aille. La romancière précise : « En ce qui concerne les membres de votre famille, vous êtes la maison hantée. Vous êtes le papier peint qu’ils déforment, les portes qu’ils verrouillent, les miroirs dans lesquels ils apparaissent. » Dans le cas des jeunes du clan McCabe, il semble en effet assez juste d’envisager le patrimoine hérité comme une forme de hantise, une malédiction à laquelle il est impossible de se soustraire.
C’est bien connu : qui dit roman gothique dit aussi phénomènes surnaturels, et le livre dont il est question ici ne fait pas exception. Des bruits de pas résonnant dans les couloirs, l’ombre d’une fillette errant dans les bois… Alexie Morin use du fantastique avec parcimonie pour créer une ambiance prégnante et équivoque. Mais, comme pour les autres éléments de l’intrigue mentionnés précédemment, les « fantômes » du rang Lynch ont bien plus à voir avec le passé familial qu’avec l’au-delà. La présence qui alourdit l’atmosphère de la vieille demeure ou de la forêt environnante, c’est le poids des secrets. Ce sont les souvenirs douloureux, les regrets et les questions sans réponse. C’est « l’interdiction de nommer qui empêch[e] d’oublier ». Ce qui hante les McCabe, c’est ce dont ils et elles ne parlent pas.
Dans son essai Haunting the Text: Housing Ghosts in Fiction3, l’écrivaine Catriona Ward affirme que la plupart des histoires de fantômes portent sur « l’horreur engendrée par ce qui revient, le caractère aberrant de la répétition ». Elle ajoute même que les revenants constituent « l’antithèse de la croissance ». Puisqu’ils n’évoluent pas, « les fantômes personnifient l’horreur du moment arrêté, répété à jamais ». Lorsque l’histoire se réitère, « au lieu d’atteindre une résolution cathartique, on est renvoyé à son point de départ » – ce qui rappelle la boucle infinie parcourue par Vincent dans la forêt. Chez les McCabe, les adolescent·e·s grandissent parmi les fantômes, leur émancipation empêchée reproduisant à la perfection l’antithèse évoquée par Catriona Ward. L’originalité de l’œuvre d’Alexie Morin réside peut-être dans l’entrechoquement de ces idées opposées, de la croissance et de la stagnation.
L’univers créé par Alexie Morin est riche, et sa prose hypnotique retient aisément l’attention du lecteur ou de la lectrice qui s’y aventure. Il faut toutefois savoir que La maison du rang Lynch ne révèle pas facilement ses secrets. Ceux ou celles qui attendent d’un livre qu’il fournisse une explication à tout pourraient ressentir une légère déception en en refermant la couverture ou, au contraire, avoir très hâte de lire la suite. Sans être réellement angoissant, le roman capture magnifiquement l’esprit du gothique pour créer une intrigue psychologique moderne portant sur la démission parentale et sur le cycle de la transmission des traumatismes. Pour Catriona Ward, les histoires de revenants que nous nous racontons « dramatisent nos tentatives désespérées de guérir un passé qui se répète sous nos yeux, encore et encore ». Elles portent également « l’espoir de parvenir à rectifier le passé pour enfin avancer, d’apprendre les leçons qu’il a à nous enseigner et de réussir à s’en exorciser ». Nous verrons bien, dans les prochains tomes, si la famille McCabe parviendra ou non à se débarrasser de ses fantômes.
1. Il restera toujours la culture. (22 octobre 2025). « Alexie Morin inspirée par les mystères de la forêt », Radio-Canada Ohdio, [en ligne]. https://ici.radio-canada.ca/ohdio/premiere/emissions/il-restera-toujours-culture/segments/rattrapage/2206930/entrevue-avec-autrice-alexie-morin-pour-son-roman-maison-rang-lynch. Retour
2. Traduction libre. LEE, Wen-yi. « We Inherit Our Ghosts: On Gothic Fiction and the Need to Remember », Crime Reads, [en ligne], 27 september 2024. https://crimereads.com/we-inherit-our-ghosts-on-gothic-fiction-and-the-need-to-remember/. Retour
3. Traduction libre. WARD, Catriona. « Haunting the Text: Housing Ghosts in Fiction », Writing the Uncanny, sous la direction de Dan Coxon et Richard V. Hirst, Dead Ink, 2021. Retour
Rassembler les sorcières : la poésie occulte comme forme de résistance
par Ivoire Nadeau
Incante : Manifeste de Audrée Wilhelmy

24 septembre 2025
Éditeur
Leméac Éditeur
Critique publiée le
7 janvier 2026
En septembre 2025 est paru Incante : Manifeste (Leméac), le premier recueil de poésie de l’écrivaine et artiste québécoise Audrée Wilhelmy. Ce texte à la fois enflammé et raffiné s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de l’autrice tant sur le plan stylistique que thématique. Une partie du recueil a été finaliste au Prix de poésie de 2023 de Radio-Canada et, déjà, on reconnait les traits qui lui ont valu les éloges du jury : le vocabulaire riche, l’appel saisissant du ton direct ainsi que la puissance d’images évoquant des époques où mythes et folklores régissaient les vies humaines. C’est une œuvre courte qui, sur le plan formel, se détache du corpus narratif de l’écrivaine, mais qui reprend habilement certains thèmes caractéristiques de son imaginaire, tels que la solidarité féminine (« sois celle qui fléchit les routes/[…]/arase-les/pour les chevilles/de celles qui te suivront » [p. 35]), les éléments naturels comme source de savoir (« tu sais/retrouver les territoires amis/les fougères copulatoires/les suaves bosquets » [p. 55]; « calcule / l’algèbre inouïe des soleils/qui t’ont engendrée/qui toujours t’étançonnent » [p. 67]) ainsi que la tension intime entre vulnérabilité et résistance (« sans maître / sans peur / gravis / tombeaux/ et gravats » [p. 51]).
Dès le titre, la personne lectrice est interpellée par l’adresse à la deuxième personne employée dans ce recueil-manifeste : on lui demande d’incanter, soit d’opérer un charme ou un sortilège à l’aide de paroles magiques. La dimension « manifeste » se déploie dans la présence chargée des verbes à l’impératif qui nous somment de chanter, de revendiquer, de célébrer un féminin aux nombreux visages. On y retrouve divers portraits de femmes, certains explicitement glorieux (« mères », « reines », « puissantes », « aïeules ») et d’autres, forces tranquilles rappelant les invisibilisées et travailleuses oubliées, « les innombrables/courbes au-dessus des chaînes/contraintes/attachées à leur machine » [p. 33]). De « la mue des serpents » et des cendres (souvenirs des « filles sorcières ») se dressent les vestiges des femmes du passé et de leurs tribulations. Elles traversent le recueil et nous encouragent à garder courage, à continuer à aller de l’avant pour mieux honorer l’héritage qu’elles nous ont laissé.
La majorité du recueil est constituée de courts poèmes, de brèves formules scandées comme des incitations à une prise de conscience personnelle ou à la reconnaissance d’un savoir archaïque lié à la nature et à ses cycles. Après un premier poème en ouverture, le manifeste se divise en onze sections, chacune délimitée par des espaces vierges, sauf pour un passage poétique en bas de page : c’est là que prend forme le lieu ritualistique. Le lecteur ou la lectrice peut se poser un moment dans ces recoins peuplés d’objets sacrés, le temps d’assimiler ce qui a été convoqué précédemment : le plaidoyer d’une voix à la fois indocile et maitrisée, empreinte d’une fougueuse vitalité. Ailleurs, les mots trônent fièrement au milieu des pages, souverains et dénués de ponctuation. Le texte est plein d’une invitation à nous honorer nous-mêmes, à trouver de la puissance autant dans nos propres blessures que dans l’esprit de communauté. Figures humaines, animales et végétales surgissent et se rencontrent, se succédant comme des alliées essentielles au rite qui se déroule au fil du recueil.
L’univers qui s’ouvre à nous dans Incante est celui d’une féminité mystique : les fluides du corps s’amalgament à la matière inorganique comme le langage poétique entre en relation avec l’objet concret. Ceci est d’autant plus évident lorsque sont mis en parallèle le texte et l’exposition d’art de Wilhelmy présentée à la Maison de la littérature (Québec, QC). On connait déjà chez l’écrivaine une capacité à manier différentes formes poétiques – les mots, bien sûr, mais aussi l’image, les objets, la gravure et les travaux d’aiguille. Prenons par exemple le livre d’artiste Sépulcre, paru en 2022, exemplaire unique rassemblant plus de 1150 noms de filles et de femmes assassinées depuis le drame de la Polytechnique en 1989. Sobres et monochromes, les lettres tapées à la machine à écrire coexistent avec les rubans de dentelle, le lin et les ombres peintes. Avec l’exposition Incante, l’écrivaine semble concrétiser un projet de longue allure, celui de tirer hors du texte les métaphores textiles et graphiques de ses œuvres littéraires, nous permettant ainsi de voir prendre forme sa puissante et souvent bouleversante poétique visuelle.
Les talismans de l’exposition Incante sont l’incarnation physique des poèmes-sortilèges présents dans le recueil. Le rouge violacé des betteraves et du sang devient celui des délicates pierres et métaux ornant le crâne d’un animal défunt; l’écho morcelé d’un chœur sororal se retrouve dans le bois, les fibres et l’encre noire. La dimension incantatoire est synonyme de transformation, autant dans le recueil que dans l’exposition : le rite s'opère lorsque la lecture est entamée, quand le regard se pose sur une première œuvre. L’art devient une porte d’entrée vers un espace liminaire où le sacré et le profane coexistent, où l’imaginaire prend le dessus sur la réalité. C’est aussi là que se déploie la mythologie dense de l’autrice, qui se constitue dès son premier texte Oss et qui continue de s’élaborer encore aujourd’hui.
Dans les différents visages qui surgissent du recueil prédomine celui de la sorcière (« sœurs occultes » et « d’ombre », « filles sorcières »). À la fois individuelle et collective, cette apparition au sein de l’univers énigmatique du recueil ne nous surprend pas. On y retrouve l’écho de d’autres figures féminines des romans de l’autrice (entre autres Peau-de-Sang du livre éponyme, Mie de Corps des bêtes, Daã de Blanc résine). Elles sont des femmes qui se définissent hors des limites physiques et symboliques de la société. Ce sont celles qui prospèrent en rizière du monde civilisé, qui dialoguent avec les plantes et les bêtes et font fi des jugements d’autrui : celles qui n’obéissent ni aux dogmes religieux ni au patriarcat. Elles sont celles qui ont choisi l’ostracisation pour vivre librement. La femme-nature dotée de pouvoirs magiques fait partie de l’imaginaire collectif depuis des siècles : elle est protéiforme, parfois bienveillante, parfois redoutable. C’est depuis l’essai La Sorcière de l’historien Jules Michelet que l’on conçoit la sorcière comme un être persécuté par des institutions aux motivations douteuses (maintenir le pouvoir religieux en place, freiner les avancées scientifiques, s’enrichir, etc.) plutôt que comme un individu excentrique et dangereux. À partir de là s’est tissé, peu à peu, le lien entre la persécution des femmes jugées non-conformistes et la domination masculine. Aujourd’hui, l’intérêt qui est porté à la sorcière a été propulsé par Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet, texte féministe qui retrace son histoire du Moyen Âge jusqu’aux astrologues et cartomanciennes virtuelles de notre époque. Depuis, en moins d’une décennie, notre interprétation de cet être a évolué à une vitesse désarmante. Parfois recluse et herboriste, elle est aussi influenceuse et vendeuse de sortilèges sur Etsy, mettant à profit ses dons pour assurer sa survie.
En outre, la sorcière a longtemps été associée à des discours progressistes célébrant l’égalité entre les sexes ainsi que la protection de l’environnement. Aujourd’hui, on la retrouve aussi dans des discours plus conservateurs qui profitent de l’association entre féminin et nature pour ériger en modèle la femme intuitive, passive, apte à reconnaitre sa place au sein du couple hétéronormatif et de la société. Lorsque l’on décide qu’il existe un rapport à la nature ou à une spiritualité spécifiquement féminine, on court le risque de glorifier un essentialisme qui réduit les femmes à leur biologie. C’est sans doute ce que la sorcière redoute le plus : qu’on prétende circonscrire ce qu’elle est en réduisant ses mystères à une définition essentialiste qui nie la pluralité des expériences féminines. Incante est donc une œuvre à la beauté indéniable qui surgit dans un contexte où l’association entre féminin, magie et nature est marquée par la contradiction. L’univers de Wilhelmy, assez éloigné des discours idéologiques qui l’entourent, demeure une splendide ode à la sororité et à un monde naturel insoumis.
Boualem Sansal, historien du futur
par David Boucher
Vivre : le compte à rebours de Boualem Sansal

Date de parution
21 février 2024
Éditeur
Gallimard
Critique publiée le
19 novembre 2025
Emprisonné en Algérie pendant presque un an (du 16 novembre 2024 au 12 novembre 2025), Boualem Sansal nous offre, avec son nouveau roman intitulé Vivre : le compte à rebours, paru la même année aux éditions Gallimard, un récit dont le mot d’ordre – vivre – est menacé par une éventuelle catastrophe à l’échelle planétaire.
Cette œuvre ajoute une touche d’originalité toute personnelle au genre de la science-fiction. À la différence du fameux 2084 : la fin du monde (publié en 2015, chez Gallimard), qui propose une reprise intertextuelle de la dystopie de George Orwell en imaginant un futur non pas hanté par le totalitarisme de l’URSS et de l’Allemagne nazie, mais par celui des islamistes, ce nouveau récit sansalien explore deux thèmes familiers de la science-fiction: la figure de l’extraterrestre et la perspective d’une apocalypse imminente.
Durant la majeure partie du récit, l’action se conjugue au présent sans mentionner de date précise. L’anticipation du futur n’advient qu’à la toute fin de l’intrigue, une tendance de la science-fiction contemporaine popularisée par Michel Houellebecq, où présent et avenir se côtoient : une mention du pape François (décédé quelques mois après la publication du roman de Sansal) indique que la temporalité générale de la fiction cherche à décrire l’époque actuelle, sans trop de précision. Cela n’empêche pas le texte d’anticiper une possibilité de l’à venir, celle d’un contact entre les extraterrestres et l’humanité. C’est ce qui se produit dans la vie de Paolo, le personnage principal du livre. Ce dernier est Français et professeur de mathématiques à l’université. Il remarque, lors d’une promenade dans le XIe arrondissement de Paris, une inscription qui apparaît comme un tag sur la vitre d’un immeuble : J-780. Ce simple signe le sidère parce qu’il lui rappelle un récent rêve aux accents mystiques relatif à un inquiétant compte à rebours de 780 jours, période à la fin de laquelle une partie de l’humanité sera sauvée par ce qu’il nomme « l’Entité », une forme de vie extraterrestre bienveillante dont la mission est de rescaper une multitude d’élus d’une catastrophe imminente.
Manifestement, la Terre sera détruite, mais pourquoi ou par quoi? Paolo va le découvrir avec un mystérieux habitant du XIe arrondissement avec qui il va entrer en contact rapidement, un dénommé Jason, qui est d’origine américaine. Les deux vont assumer leur mission, celle de trouver d’autres « Appelés » – terme par lequel se désignent ceux et celles avec qui l’intelligence extraterrestre communique de manière onirique. À ce sujet, le fait que plusieurs personnes sur Terre ont reçu les mêmes visions nocturnes qu’eux (chose improbable, statistiquement parlant) suffit à nous convaincre que Paolo et Jason ne sont pas de simples illuminés, mais bien des Noé contemporains. C’est d’ailleurs grâce à un pasteur américain, qui accepte de diffuser la « bonne nouvelle » du sauvetage d’une partie de l’humanité sur sa radio, que les deux trouvent un troisième complice aux États-Unis, un dénommé Samuel. Des quatre coins du globe, d’autres personnages tout aussi divers que singuliers vont se joindre au groupe : un enfant capable de parler une langue inconnue, une étudiante surdouée, etc. Ce groupe sera vite confronté à la difficile tâche de décider qui devra être sauvé, car le vaisseau ne peut pas accueillir la Terre entière, faute d’espace : « [C]omment sélectionner et embarquer dans la panique trois à quatre milliards d’hommes, de femmes et d’enfants affolés chargés de leurs couffins et comment repousser les quatre milliards restants, qui viendront armés jusqu’aux dents prendre d’assaut l’Arche » (p. 101), commente un membre du groupe lors d’un débat sur la question. Avec cet aspect, le roman innove en matière de science-fiction, car il dynamise l’un de ses thèmes connus (la nécessité d’un sauvetage de l’humanité) en nous interpellant sur le plan éthique. En effet, la lecture nous invite ici au même questionnement que les personnages concernés : que ferions-nous si cette situation se présentait à nous et quels seraient nos critères?
Pour trancher face à cet épineux dilemme de la sélection non pas naturelle mais artificielle de l’espèce humaine, les leaders du groupe en viennent à consulter différentes personnes, dont un imam, un rabbin et un prêtre. Comme c’est souvent le cas chez Sansal, cet exercice est un prétexte pour une réflexion autour du thème de la tolérance (ou de son absence) et de la transcendance dans sa relation aux trois grands monothéismes. L’enjeu est d’interroger – de façon ludique ou caustique – la pensée religieuse et ses possibles dérives. La pensée politique et militante n’est pas épargnée par le regard critique de l’auteur, car une autre personne consultée renvoie à un professeur d’université opportuniste, pour ne pas dire conformiste. L’univers universitaire avec sa logique parfois idéologique est ainsi fustigé durant le récit, entre autres par le thème du wokisme, mot employé par le narrateur à quelques reprises. Une phrase cruellement ironique peut nous convaincre que l’intolérance du prêt-à-penser sectaire renvoie parfois à différents « communautarismes intellectuels » contemporains : « C’est heureux, les wokistes ont le souci du formalisme judiciaire, ils ne lynchent pas sur un dossier vide et jamais ils ne pendent les fous avant de les guérir » (p. 80). Que la logique textuelle soit ici tendancieuse ou non, il est facile d’entendre dans ces mots connotatifs l’idée d’une logique de l’Inquisition, phénomène d’hier et d’aujourd’hui que Sansal rejette sous toutes ses formes.
Ponctué de petites enquêtes du FBI, de la CIA et d’autres services secrets, le récit du compte à rebours continue à s’écouler au fil des pages, l’Entité se manifeste à nouveau aux « Appelés » et la fin du monde – ainsi que le sauvetage d’une partie de l’humanité – est sur le point de survenir. Le texte alimente habilement notre curiosité, car il revient souvent sur ce dénouement tant attendu, comme c’est le cas dans ce passage : « La probabilité que la Terre soit détruite par un malheur venu de l’espace, une étoile filante, un astéroïde, un sursaut gamma, un trou noir dérivant, une tempête solaire, des Extraterrestres malintentionnés, est véritablement nulle, il n’y a aucune raison de s’affoler. » (p. 45). Bien que les nations entament elles-mêmes le processus de la fin du monde (il est mentionné que ces dernières s’entretuent dans une guerre nucléaire sans précédent), la véritable apocalypse provient d’une autre source.
Au sujet du sauvetage d’une partie de l’humanité, son devenir n’est pas abordé avec beaucoup de détails, ce qui aurait pu donner quelque chose de convenu. Vers la fin, l’intrigue se déroule un milliard cent dix-sept millions d’années plus tard… Divisée en deux parties («Rapport d’enquête 1» et «Note d’alerte»), cette section, qui relève du discours de l’historien, se démarque entre autres par son originalité, ainsi que par sa parenté quasi intertextuelle avec des grands titres de la science-fiction. À mi-chemin entre plusieurs textes canoniques qui ont caractérisé le genre, elle rappelle, par exemple, le dénouement de 1984 d’Orwell (l’appendice qui projette le récit au-delà de la date anticipative mentionnée dans le titre par l’entremise du regard historique d’un narrateur de l’avenir) et celui de La machine à explorer le temps de H. G. Wells (ce classique des voyages temporels qui imagine, vers la fin de la diégèse, un futur tellement éloigné qu’il en devient méconnaissable). Dans le roman de Sansal, cette section offre des réflexions philosophiques stimulantes et des théories scientifiques originales, celles d’un extraterrestre qui, le cœur nostalgique, se questionne sur l’humanité, ses possibles origines, ses croyances et bien plus. L’intelligence de ses propos fascine par la perspective qu’elle offre sur les possibles de demain, au-delà même de l’humain.
Loin de l’archétype établi par Wells dans La guerre des mondes à la fin du XIXe siècle (celui du visiteur sanguinaire et tentaculaire popularisé ultérieurement par Hollywood), la figure de l’extraterrestre s’inscrit plutôt, chez Sansal, dans la tradition de bienveillance proposée par Arthur C. Clarke ou Ursula K. Le Guin, chez qui l’autre – celui venu des confins de l’univers – est spirituellement supérieur et garant d’une civilisation digne de ce nom. Une des réussites de Vivre : le compte à rebours en lien avec son imaginaire relatif à l’extraterrestre réside, entre autres, dans le fait qu’il s’appuie sur un phénomène bien réel qui a été découvert en 2017 et qui a attiré l’attention du public ainsi que de la communauté scientifique, celui du passage d’Oumuamua (un corps interstellaire). Selon les dires d’un éminent professeur d’astronomie de l’Université Harvard, Avi Loeb, ce phénomène serait le fruit d’une technologie d’origine extraterrestre. Dès le début de l’intrigue du roman, le narrateur élabore ici et là sur cette question, ce qui participe au plaisir du texte, nourrissant habillement une soif de savoir typiquement humaine face à l’inconnu et à une possibilité de l’ailleurs, qu’il soit physique ou temporel.
Dans son ensemble, Sansal propose, dans Vivre : le compte à rebours, un récit où sont explorés différents topos de la science-fiction sans tomber dans le piège des lieux communs, ce qui fait la force de cet auteur, car il réussit à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page, celle de son livre comme celle de l’humanité…
Redéfinir la masculinité à la cabane à sucre
par Christine Comeau
Le temps des sucres de Martine Desjardins

Date de parution
Avril 2025
Éditeur
Alto
Critique publiée le
5 novembre 2025
Des romans gothiques aux mythes grecs, Martine Desjardins sait toujours trouver, dans les formes littéraires du passé, des outils pointus et incisifs pour disséquer nos peurs collectives et nos plus vilains défauts. Avec son roman Le temps des sucres, publié chez Alto en avril 2025, l’autrice nous propose cette fois-ci un pastiche de folk horror – « horreur folklorique » – à la sauce québécoise, une imitation ludique bien sucrée au sirop du pays.
À la suite du décès d’un père qu’il a peu connu et des sommations intempestives d’un grand-père qu’il connait encore moins, Guillaume quitte son milieu naturel citadin et retourne dans son village natal afin d’assister aux obsèques et de régler la succession. À l’érablière de son aïeul, il fait la connaissance des hommes de sa famille – des hommes bien virils qui chassent l’ours, qui buchent du bois torse nu et qui se battent pour un oui ou pour un non. Mais pour s’intégrer au clan Lacerte, tissé serré comme une ceinture fléchée, Guillaume doit faire ses preuves : « [un] vrai homme il faut que ça se mesure à la nature ». Vivre à la dure lui permet de mettre au jour des facettes de sa personnalité que la vie en ville l’avait contraint à ensevelir sous une couche de mondanités. Tandis que la récolte d’eau d’érable se transforme en véritable parcours initiatique, quelque chose gronde dans le sol de la forêt. Le terreau dans lequel les racines des érables Lacerte puisent leurs forces abrite des secrets anciens, qui, eux aussi, ont été enfouis et qui s’apprêtent à refaire surface.
L’histoire de l’étranger venu de la ville qui débarque à la campagne et se trouve confronté à une communauté aux mœurs étranges ou à des puissances occultes est un schéma narratif très répandu dans les œuvres associées au folk horror. Ce terme a été utilisé pour la première fois pour décrire un sous-genre du cinéma d’épouvante anglais apparu dans les années 1970. La contreculture de la décennie précédente, prônant le retour à la terre, les valeurs environnementalistes et les pratiques spirituelles ésotériques, a contribué à populariser les thèmes sur lesquels il se fonde. Dans les œuvres de folk horror, les paysages ruraux, les manières de faire rustiques, les rituels païens et les superstitions de grand-mères s’opposent aux modes de vie et aux croyances modernes. En fait, un rapport ambivalent au passé sous-tend tous les motifs développés dans ces fictions d’épouvante – et on peut aisément affirmer qu’au Québec, on s’y connait en relation conflictuelle avec le passé!
Le folklore québécois, riche en loups-garous et en diableries de tous genres, constitue une source d’inspiration illimitée pour le folk horror. Pourtant, le terme semble avoir été attribué à très peu d’œuvres d’ici. Il suffit toutefois de penser aux Enfants du Sabbat de la grande Anne Hébert (Éditions du Seuil, 1975), par exemple, pour réaliser que le genre fait peut-être davantage partie du paysage littéraire québécois qu’on pourrait le croire au premier abord. L’intrigue de ce classique moderne se balance sur un fil tendu entre présent et passé, entre prières et maléfices, entre civilité et sauvagerie. Sa structure dichotomique n’est pas sans rappeler les caractéristiques du sous-genre qui nous intéresse. Comme dans le roman d’Anne Hébert et dans de nombreuses œuvres d’horreur inspirées par le folklore, le religieux occupe une grande place dans Le temps des sucres. En effet, une seconde trame narrative se développe, en filigrane de la première, dans la correspondance d’un moine trappiste venu fonder une communauté religieuse dans l’arrière-pays vers le milieu du dix-neuvième siècle. L’ecclésiastique y raconte l’hostilité de la nature environnante, mais surtout les efforts fournis par les hommes de la congrégation pour la dompter. Ces derniers ont abattu les arbres, dessouché et épierré la terre, puis bâti une église au cœur de la forêt… Jusqu’à ce qu’un mal étrange – un mal venu des bois – commence à se répandre parmi les moines: « Il était clair que cette forêt sauvage n’entendait pas être évangélisée. »
Comme le souligne l’écrivain Andrew Michael Hurley dans un article publié dans The Guardian, « il y a un prix à payer lorsqu’on dérange la terre1 ». Selon lui, l’horreur, dans le sous-genre dont il est question ici, surgit souvent lorsque l’entente tacite existant entre une communauté et un lieu n’est pas respectée, lorsque l’équilibre entre donner et recevoir est rompu. Dans Le temps des sucres, les hommes de la famille Lacerte prennent sans jamais donner en retour. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort d’un cerf dont la ramure s’est emmêlée dans les tubulures de l’érablière. L’animal pendu fait office de tribut, un sacrifice réclamé par la forêt, car « [comme] tout ce qui est précieux, le sirop d’érable requiert un prix de sang ».
La journaliste Michelle Nijhuis affirme que, « dans le folk horror, la menace vient habituellement des profondeurs du passé ou des profondeurs de la terre, des atrocités qui ont été enfouies, des croyances qui ont été réprimées ou parfois même du territoire lui-même2 ». Le genre s’ancre donc dans la culture locale, et c’est bien ce que Martine Desjardins réalise en plantant sa fiction dans un décor on ne peut plus québécois: une cabane à sucre. Le repas qui y est servi n’a cependant pas grand-chose à voir avec les traditionnelles fèves au lard ou les patates rissolées; il prend plutôt l’allure d’une Cène bacchanalesque. Ce repas ritualisé partagé entre hommes scelle le lien établi tout au long du roman entre les velléités évangélisatrices de nos ancêtres et l’arrogance traditionnellement associée à la virilité. À l’image du Vénérable, un érable géant dominant toute la forêt avoisinante, ou des premiers colons venus défricher la région, les hommes de la famille Lacerte sont de fiers conquérants. Ils dévorent à pleines dents le fruit de leurs chasses illégales en s’écriant : « Pourquoi manger des cosses quand on peut manger des gosses? » Le grand-père de Guillaume est par ailleurs taxidermiste à ses heures – une autre façon d’assujettir la forêt sauvage.
En renouant avec ses racines paternelles, Guillaume fait la découverte d’un monde ultramasculin. Des femmes de sa famille nouvellement trouvée, il ne connaitra que les tartes. Dans la maison du clan Lacerte, « ni rideaux, ni coussin, ni vase à fleurs » ne trahissent une quelconque présence féminine: « L’absence de photos rappelant les naissances ou les mariages d’êtres chers accuse un manque flagrant de sentimentalité. » La masculinité traditionnelle esquissée à gros traits dans le roman est de toute évidence caricaturale. Les hommes du clan Lacerte semblent grossiers et même brutaux. Leur milieu de vie, fait de motoneiges et de bars de danseuses, est décrit comme un désert culturel. Le regard ainsi posé sur les habitants des régions rurales peut paraitre peu flatteur, mais il ne faut pas oublier que, dans le folk horror, les stéréotypes sont des outils employés pour créer une tension narrative et instiller la peur. Ce procédé a été nommé urbanoïa – « paranoïa urbaine » – par la théoricienne de l’horreur Carol J. Clover3 et peut se définir comme l’exploitation de la peur ressentie par les citadines et citadins face aux régions éloignées et à leurs habitantes et habitants. Le procédé, qui prend appui sur la peur de l’Autre, repose sur une dynamique selon laquelle les gens de la ville seraient « comme nous », tandis que les gens de la campagne sont présentés comme l’altérité dont il faut se méfier. En insistant sur le clivage culturel existant entre Guillaume et la famille de son père, l’autrice joue habilement avec les codes de l’horreur et s’en sert pour créer une satire de la masculinité.
D’ailleurs, le personnage de Guillaume n’échappe pas non plus au cliché. S’il apparait plus sympathique que le reste de sa parenté, le modèle masculin qu’il incarne n’est pas non plus idéalisé. C’est un intelloà la santé fragile, qui manque d’assurance et ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts. À l’image de la cabane dans les arbres de son enfance que son père absent ne s’est jamais donné la peine de terminer, la passation des savoirs virils est une œuvre inachevée en ce qui le concerne. D’abord partagé entre le mépris et l’envie face au manque d’inhibition des hommes de sa famille, Guillaume prend rapidement gout à la liberté qu’autorise la camaraderie masculine. Il apprend à cracher, à caler sa bière et à dépiauter le gibier. Mais il finit aussi par découvrir à ses dépens que « l’émulation et la permissivité » favorisées par l’entre-soi peuvent rapidement faire dégénérer les choses. Et finalement, c’est dans ce huis clos surchargé en testostérone que naitra la véritable horreur à l’œuvre dans le roman.
Le thème de la transmission des traditions développé au fil de l’histoire vient subtilement poser la question de notre héritage collectif. Au Québec, comme partout en Amérique, l’histoire du territoire est riche et complexe, empreinte d’une fierté entachée par une violence coloniale qu’on a tenté d’effacer, mais qui, toujours, menace de réapparaitre. Peut-être qu’au fond, ce qui nous effraie le plus, dans le silence des forêts ou la solitude des grands espaces, c’est de voir émerger les vérités que la vie moderne nous a permis d’oublier. Dans Le temps des sucres, la collecte d’eau d’érable constitue en soi un symbole fort. La tuyauterie tendue entre les arbres ne figure-t-elle pas une vaine tentative de harnacher le printemps, un filet visant à empêcher la sève du renouveau de sourdre de la terre? Le roman de Martine Desjardins agit comme un avertissement, un rappel que ce qu’on tente de réprimer finit toujours par se libérer, que les puissances endormies finissent toujours pas se réveiller.
En abordant la masculinité toxique, les dérives de l’Église ou le pillage éhonté de nos ressources naturelles, Martine Desjardins n’hésite pas à toucher aux sujets qui font mal et prend peut-être même un malin plaisir à les grattouiller du bout de sa plume aiguisée. Mais malgré le sérieux des thèmes abordés, le roman, qui fait un peu plus d’une centaine de pages, demeure d’un abord facile. Et même si l’autrice emprunte à un sous-genre de l’horreur, le tout prend davantage l’allure d’un jeu stylistique. C’est avec beaucoup d’humour et un brin d’irrévérence que l’autrice déconstruit le patriarcat sur fond de rigodon, et ce, à notre plus grande satisfaction. Il est peut-être bon de mentionner que certains passages pourraient tout de même heurter les sensibilités de certaines personnes – cela demeure, après tout, un roman d’horreur.
Même si certains observateurs ou certaines observatrices, comme l’auteurice Payton McCarthy-Simas, annoncent la fin prochaine de cette période prolifique4, on constate que le folk horror connait une résurgence depuis le milieu de la décennie 2010, après avoir été repopularisé grâce à des films comme The Witch(Robert Eggers, 2015) ou Midsommar (Ari Aster, 2019). À ce titre, on peut affirmer que le roman dont il est question ici s’inscrit dans une mouvance actuelle. Dans son documentaire Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror (2021), la réalisatrice Kier-La Janisse affirme que, dans ce genre de fiction, « l’idée du changement et de la peur que ce dernier peut instiguer est toujours centrale5 ». Selon elle, nous nous racontons des histoires qui évoquent les rites anciens et les traditions parce que nous nous accrochons au passé mais, ironiquement, ces histoires d’horreur inspirées par le folklore nous aident à nous adapter aux changements, lesquels sont inévitables. Selon les Lacerte, le sirop d’érable, qui « fait partie de notre identité nationale », doit rester pur. Mais on ne peut pas empêcher la marche du changement indéfiniment. Il est peut-être temps de nous départir de certaines de nos traditions, figées depuis trop longtemps comme de la tire qui nous colle aux doigts. Le temps des sucres de Martine Desjardins contribuera peut-être au dégel printanier que la société québécoise attend. Chose certaine, vous ne regarderez plus vos crêpes dominicales du même œil après l’avoir lu!
1. Traduction libre. HURLEY, Andrew Michael. « The New Folk Horror: Nature Is Coming To Kill You! », The Guardian, [en ligne], 31 octobre 2024. https://www.theguardian.com/books/2024/oct/31/horror-villain-nature . Retour
2. Traduction libre. NIJHUIS, Michelle. « In the Resurgence of Folk Horror, We Are the Villains », Literary Hub, [en ligne], 14 février 2022. https://lithub.com/in-the-resurgence-of-folk-horror-we-are-the-villains/ . Retour
3. CLOVER, Carol J. Men, Women, and Chainsaws: Gender in the Modern Horror Films, Princeton University Press, 1992. Retour
4. McCARTHY-SIMAS, Payton. « A24’s Folk Horror Boom and Bust », The Brooklyn Rail, [en ligne], avril 2022. https://brooklynrail.org/2022/04/film/A24s-Folk-Horror-Boom-and-Bust/. Retour
5. Traduction libre. Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror, [enregistrement video], réalisatrice : Kier-La Janisse, Los Angeles (Californie, États-Unis), Severin Films, 2021, DVD (192 minutes). Retour
Là où brule la colère, s’allume la solidarité
par Charlie Bourgeois
Pompières et pyromanes de Martine Delvaux

Date de parution
21 septembre 2021
Éditeur
Héliotrope
Critique publiée le
29 octobre 2025
Le feu peut faire peur autant qu’il peut être réconfortant. Regarder les flammes danser dans un foyer demeure l’une des plus belles activités qui soient, bien que le feu puisse aussi incarner nos pires cauchemars. C’est sans doute en raison de ce contraste fascinant que le champ lexical du feu et les expressions qui y sont associées forment un réservoir presque inépuisable qui nourrit notre imagination depuis toujours et qui permet de nous imaginer la destruction, la passion et la révolte.
Martine Delvaux, écrivaine fondamentalement animée par le désir et la recherche de justice sociale, attise le feu de la révolte pour éveiller, provoquer et questionner son lectorat, autant sur le plan collectif que personnel, en l’invitant à prendre conscience de la complexité des luttes féministes et de la nécessité d’écouter les voix marginales. Elle mène un combat intersectionnel1 où s’entrecroisent les luttes féministes, écologistes et décoloniales, et donne la parole aux opprimé·es, aux personnes subissant des oppressions multiples et des exclusions, et ce même au sein des luttes féministes qui se veulent unifiantes et universelles. Elle brule dans le feu de la révolte féministe et nous y entraine avec ses mots.
Attiser le feu sacré
Pompières et pyromanes, publié chez Héliotrope, est un essai mélangeant poésie, réflexion féministe intersectionnelle et décoloniale, correspondance épistolaire entre une mère et sa fille, réflexion sur la maternité et analyse écoféministe. Il met de l’avant la figure du feu comme métaphore de la révolte et de la destruction, mais aussi de la régénération. L’œuvre est un amalgame de passé, de présent et de futur, dans lequel la temporalité et les personnages sont éclatés. Pompières et pyromanes ne suit pas un récit linéaire, mais avance à un rythme effréné par associations d’idées, de références, d’images, toutes obsédantes pour Martine Delvaux. Pour elle, l’inspiration est partout. Elle s’inspire de discours, de films, de musique, d’articles, de livres pour filer sa propre pensée. Les voix s’entrecroisent et communiquent dans ce texte écrit en un seul chapitre, où les idées s’enflamment et s’enrichissent mutuellement. Dans tout le texte, l’autrice adopte une voix intime, presque confessionnelle, où elle explore ses propres obsessions, colères, blessures et espérances, rejoignant celles des autres femmes. Il opère dans cette œuvre un glissement vers la fluidité d’un monologue intérieur qui se déploie dans une pensée incarnée, intime, à travers une voix qui s’adresse autant à elle-même qu’à son lectorat. D’ailleurs, pendant la lecture, la transformation s’opère moins chez les personnages que chez le lectorat à cause de la manière dont le texte se construit : il nous amène à repenser notre rapport au monde et notre place dans celui-ci.
Pompières et pyromanes s’ancre dans une réalité plurielle, mettant en lumière des connaissances sur le feu issues à la fois des savoirs ancestraux autochtones et des enjeux modernes, parfois terrifiants.
D’un côté, le brulis ou feu dirigé consiste à contrôler le feu pour favoriser la régénération des sols, des plantes et de la faune. Il s’agit d’une pratique brillante pour prévenir les feux de forêt catastrophiques en réduisant la matière combustible. Par chance, elle est, semble-t-il, de plus en plus étudiée et intégrée dans les pratiques modernes de foresterie durable et de conservation, surtout en Amérique du Nord.
D’un autre côté, le feu, de nos jours amplifié par les activités humaines et le réchauffement climatique, peut devenir terriblement destructeur, allant jusqu’à provoquer des catastrophes écologiques ou sociales qui échappent à tout contrôle.
Cette oscillation entre les pratiques pour contrôler le feu et l’incontrôlable incendie fait bien écho à la manière dont Delvaux s’approprie ce symbole. Pour elle, le feu dépasse la dimension matérielle et incarne une métaphore des luttes sociales. Dans son essai, Martine Delvaux élabore une critique de la société actuelle à travers les yeux de deux figures improbables, atypiques et symboliques à la fois : les pompières et les pyromanes.
D’abord les pompières. Leur mission est évidemment d’éteindre les feux. Ici, ces feux représentent les oppressions quotidiennes vécues par les femmes de différentes sphères de la société, à travers divers groupes issus de multiples intersections. Elles incarnent la vigilance, la résistance et la protection devant les dangers qui menacent la liberté, l’égalité, la sécurité, l’inclusion et le bien-être.
Ensuite, les pyromanes. Ce nom épicène vient du grec pyro, « feu » et manie, « folie ». Les folles et les fous du feu. Les pyromanes (ici entendu au féminin) cultivent leur feu intérieur, le feu sacré du militantisme pour la justice sociale, tandis que les pyromanes (ici entendu au masculin) oppressent, jugent, pointent du doigt, brulent au bucher les braves pompières enflammées. Celles-là mêmes qui éteindront éventuellement les flammes, avec sang-froid (ou chaud)!
Remarquez le cercle vicieux dans lequel Delvaux nous entraine : c’est un feu qui se nourrit de feu, où les dilemmes entre éteindre ou allumer les flammes, être pompière ou pyromane, s’entrelacent en de dangereux jeux qui reflètent parfaitement la complexité des luttes écoféministes intersectionnelles.
Notez bien qu’on retrouve malgré tout une présence masculine positive dans Pompières et pyromanes. Il ne s’agit pas ici de condamner et de jeter le blâme sur les « méchants hommes », mais de rassembler les privilégiés, de les inviter à ouvrir la discussion et à renégocier leur place dans le monde pour donner de l’espace aux plus désavantagé·es. Je prends l’exemple du personnage de Patrick, qui, devant une crise violente, affirme qu’il préférerait mourir au service du bien commun que vivre en endossant des injustices immondes. Nous avons besoin de plus de Patrick dans ce monde.
Entretenir la flamme
Pompières et pyromanes contient un nombre incroyable de références intertextuelles. Martine Delvaux fait référence à une centaine de livres, de films, d’articles et de chansons. La fragmentation volontaire du discours peut causer une légère confusion dans les premières pages, mais on s’habitue très rapidement au rythme et au ton de l’autrice. Il est impressionnant de voir comment ces centaines de voix peuvent former un chœur qui véhicule et est au service d’un même message. En écrivant de cette manière, Martine Delvaux refuse les discours homogènes, faisant de l’hétérogénéité une force collective. Ce tissu collectif permet à l’autrice de partager avec les autres voix féministes le poids du message véhiculé. Cette accumulation de paroles militantes nourrit le texte en le transformant en un espace sécuritaire dans lequel la pensée s’établit de manière horizontale, où les discours communiquent entre eux et ne sont pas hiérarchisés.
Au sein de ce collectif, des militantes contemporaines de plusieurs horizons se côtoient, mais le portrait n’est pas complet. Certaines perspectives demeurent peu représentées dans ce chœur, notamment la vision autochtone. À travers cette tension entre tentative d'inclusion et oubli, Delvaux montre que même dans un texte qui se veut ouvert et inclusif, des silences persistent. Il faut alors crier encore plus fort.
De ces silences émerge une invitation pour le lectorat à prendre la juste mesure de sa responsabilité individuelle quant à la préservation du monde, tout en soufflant sur les braises de la responsabilité collective. De fait, l’autrice exprime avec une honnêteté bouleversante le poids de sa propre imputabilité :
« Est-ce que j’aurais invité un enfant dans ce monde si j’avais été parfaitement consciente de ce qui était en train de se produire? Est-ce que j’aurais eu cet élan si j’avais su le coût que représentent les humains pour l’environnement? Est-ce que ta naissance devait nécessairement s’accompagner de mon aveuglement? Ce que je sais, c’est que tu es aux prises avec un monde que j’ai participé à fabriquer. Ce qui veut dire que j’ai participé, moi aussi, à le détruire. Ce qui veut dire que je dois participer à le sauver. » (p. 25)
Cette réflexion illustre la dualité entre conscience individuelle et action collective, et montre comment l’autrice met son propre vécu au service d’une prise de conscience plus large, incitant le lectorat à se questionner et à agir à son tour. Quand j’ai lu ce passage, j’ai tout de suite pensé à deux œuvres qui dialoguent avec Pompières et pyromanes, puisqu’elles présentent toutes deux la maternité comme un choix politique. Il s’agit de la pièce Lysis, de Fanny Britt et Alexia Bürger, et du roman Faire la romance, de Sarah-Maude Beauchesne. Dans Lysis, on retrouve l’idée que les femmes détiennent un pouvoir ultime : elles peuvent décider d’enfanter… ou non, de perpétuer la race humaine… ou non. Sarah-Maude Beauchesne, quant à elle, s’accorde le droit de défier le consensus social dictant aux femmes leur devoir d’être mère. En écrivant et en donnant à d’autres femmes la possibilité de se reconnaitre, elle revendique la liberté de décider d’avoir ou non des enfants, et, par le fait même, se positionne par rapport au diktat social qui impose la maternité. Dans les trois œuvres, l’expérience intime de la maternité n’est pas évoquée comme une donnée biologique, mais plutôt comme un vecteur servant à interroger le pouvoir des femmes sur l’avenir du monde. Plus précisément, dans Pompières et pyromanes, Delvaux se demande si enfanter dans un monde en crise n’est pas une forme de complicité de sa destruction. Dans Lysis, les femmes prennent la parole collectivement pour rappeler qu’elles détiennent un pouvoir décisif sur l’avenir de l’humanité alors que, dans Faire la romance, ce pouvoir est ramené à l’échelle individuelle et devient un acte de résistance intime face aux normes sociales. Cette résonance montre à quel point les œuvres s’inscrivent dans une constellation féminine féministe et qu’elles dialoguent entre elles. De plus, la pièce Lysis est effectivement citée quelques dizaines de pages plus tard, soulignant une fois encore le contrôle que les femmes ont sur l’avenir de l’humanité alors qu’elles ne détiennent que peu, voire pas de pouvoir sur le présent.
« Ils font le monde / Sans nous / Ils font mes lois / Sans nous / Mais il nous reste un pouvoir / à un pouvoir qu’on est les seuls à pouvoir exercer / À partir d’aujourd’hui / Nous refusons d’enfanter » (p. 128)
Mais en réalité, la maternité est-elle un pouvoir ou un fardeau?
Combattre le feu par le feu
Au printemps 2025, l’essai a pris vie sur scène dans une adaptation du Bureau de l’APA, connu pour ses productions atypiques et inattendues, présentée au Festival TransAmériques. La production se voulait radicalement inclusive. Elle a été jouée en français, était surtitrée en anglais et était interprétée en langue des signes québécoise afin que personne ne soit exclu·e. La scénographie plongeait le public dans un univers éclaté où une glissade monumentale dominait le plateau, symbole à la fois de la chute du monde et de la possibilité d’une renaissance. On y voyait défiler des corps en déséquilibre, oscillant entre abandon et résistance, ce qui rendait palpable la tension qui traverse tout le livre : la peur contre l’espoir; l’effondrement contre la reconstruction.
Le choix de cette installation n’était pas anodin : elle provenait du collectif québécois BGL, reconnu pour ses œuvres engagées monumentales, ludiques et à la lisière de l’absurde qui détournent des objets du quotidien pour en faire des dispositifs critiques. Ici, la glissade mettait littéralement le public face à une dégringolade, mais ouvrait aussi la porte à l’idée qu’une régénération restait possible.
Ainsi, Pompières et pyromanes met réellement de l’avant la cohabitation indissociable de la chute et de la remontée, de l’angoisse et de l’espoir. Cette tension se retrouve autant sur scène que dans le livre :
« Nourrir le feu en toi, mon amour, c'est nourrir l'amour en même temps que la lutte, le lien en même temps que l'opposition, l'empathie, la compassion, le respect des autres en même temps que la colère, le désaveu et l'anarchie. C’est t’encourager, d'une manière ou d'une autre, à nourrir toi-même le feu, et s'il le faut, à l'ouvrir. » (p. 102)
Cet extrait résume entièrement l’esprit de l’œuvre. Le feu n’est pas seulement destructeur, il est moteur de révolte, de créativité et de solidarité. Il nous invite à cultiver nos passions et à nous engager collectivement pour transformer le monde tout en préservant les liens humains.
Portant ainsi le feu de la parole marginale, Martine Delvaux se veut une Cassandre moderne. Dans la mythologie grecque, Cassandre est une prophétesse condamnée à dire la vérité sans jamais être crue. Il y a ici un parallèle frappant avec le message écoféministe et intersectionnel de Martine Delvaux, non seulement dans Pompières et pyromanes, mais dans pratiquement toute son œuvre. Si Delvaux est invitée et écoutée dans l’espace public, son écriture reste cassandresque, puisqu’elle nous met en garde contre des menaces bien réelles qui se perpétuent, en l’occurrence l’effondrement écologique, le patriarcat qui perdure, les violences faites aux femmes. L’écrivaine se fait porteuse d’une parole qui dérange et qui alerte des dangers imminents. Tout comme Cassandre qui prédit la chute de Troie, Martine Delvaux prophétise des éventualités effroyables que beaucoup refusent de voir ou de croire. Delvaux, jugée très radicale, dérange. Mais il faut déranger pour activer le changement. La narratrice s’expose sans détour, ce qui provoque un sentiment d’urgence chez le lectorat : mâchoire serrée, mains moites, cœur battant. Ce faisant, une intensité émotionnelle incendiaire qui fait ressentir colère, douleur et passion se déploie pendant la lecture. Lire Pompières et pyromanes, c’est vivre une expérience cathartique. C’est ressentir la brulure de l’injustice. C’est aussi nourrir la flamme de la solidarité en soi et bruler d’envie de la propager autour de soi, tel·le un·e pyromane.
Pompières et pyromanes s’inscrit dans un contexte de mobilisation sociale intense et de prise de conscience accrue face à l’urgence climatique. En 2019, la grève mondiale pour le climat initiée par Greta Thunberg enflamme le Québec, déclenchant une mobilisation historique. Aujourd’hui, ce combat reste tout aussi urgent et enraciné dans notre quotidien. Préserver un avenir viable exige plus que jamais d’entretenir la flamme de la révolte collective. Il faut transformer notre indignation en actions concrètes pour garantir aux générations futures qu’elles hériteront d’un monde plus juste et plus durable.
L’essai Pompières et pyromanes est plus que jamais d’actualité, puisqu’il s’inscrit comme une œuvre rassembleuse, mobilisatrice et inspirante à un moment de l’histoire où l’extrême droite fait une (re)montée fulgurante. Dans ce contexte où le conservatisme revient à la mode, je crois qu’il est crucial de réitérer l’importance d’écouter les Cassandre modernes, celles qui dénoncent, préviennent et refusent de se taire qu’importe le prix.
L’écriture poétique et engagée de Martine Delvaux nous entraine dans un tourbillon intérieur qui nous donne envie de hurler, de soupirer, de rire puis de pleurer en quelques secondes. On veut terminer notre lecture d’un trait et passer à l’action immédiatement. La capacité de l’autrice à faire ressentir l’urgence et à décloisonner les luttes est phénoménale. Delvaux tente de nous allumer pour qu’on se retrouve dans le feu de l’action en brulant d’envie de changer les choses, d’éteindre les braises des oppressions systémiques. Et je trouve qu’elle le fait avec brio!
Enfin, deux constats : nul n’est égal devant la cruauté de la crise climatique, et les luttes pour la justice sociale ne sont guère homogènes. Effectivement, certains groupes restent invisibilisés, même au sein des mouvements marginaux. Mais « le problème, dit Martine Delvaux, ce n’est pas seulement le climat. » (p. 90) Elle nomme l’écologie, l’environnement, la biodiversité, le capitalisme, le pouvoir, l’inégalité, la cupidité, la corruption, l’argent, le système et « [l’] incapacité à imaginer une autre façon de faire. »(p. 90) C’est ce qui représente le mieux, à mon avis, sa lutte intrinsèquement intersectionnelle, car elle touche tout le monde à différents degrés.
Chose certaine, Delvaux est davantage pyromane que pompière. Elle veille à ce que tout le monde cultive son feu intérieur et mette tout en œuvre pour l’allumer chez celleux qui n’en ont pas ou pour le rallumer chez celleux qui l’ont perdu avec le temps.
Delvaux invite ainsi à réfléchir sur la responsabilité intergénérationnelle :
« Sommes-nous capables, nous qui vous avons invitées dans ce monde, de nous engager à ne pas vous éteindre : nourrir vos élans, cultiver vos passions, écouter vos demandes, accueillir vos exigences au lieu de vous faire taire de mille et une façons? » (p. 32)
Et maintenant, à nous, collectivement, de trouver le moyen de canaliser ces flammes sans les étouffer. À nous de nous enflammer avec elle, afin de bruler les oppressions, de rallumer la solidarité et d’éclairer la voie vers un avenir plus juste.
Avoir le feu au cul, être en feu, être dans le feu de l’action, quelque chose qui nous allume, jeter de l’huile sur le feu, bruler d’envie, rallumer la flamme, mettre sa main au feu, jouer avec le feu : autant d’images qui témoignent de la force évocatrice de ce symbole que Martine Delvaux ravive, alimente et réinvente avec virtuosité.
1. L’intersectionnalité doit être entendue ici comme étant le croisement, le chevauchement de plusieurs éléments qui rendent une personne marginale, hors de la norme patriarcale hétérosexuelle, blanche, cisgenre, riche, neurotypique, parlant la langue et pratiquant la religion de la majorité, etc. C’est-à-dire qu’en combinant les facteurs de marginalisation, on se retrouve dans l’intersectionnalité. Ainsi, être femme et autochtone, ou ne pas avoir de domicile fixe et être noire, être musulman et gay, être une personne âgée unilingue russe à Saint-Hyacinthe, ou encore être lesbienne, asiatique et en fauteuil roulant sont tous des exemples d’intersectionnalité. Retour
Lorsque les poèmes forment un trottoir qui mène à demain
par Alizée Goulet
Debout devant demain de Clara Lagacé

Date de parution
21 mai 2025
Éditeur
Les éditions de la maison en feu
Critique publiée le
22 octobre 2025
Avec Debout devant demain, publié chez les éditions de la maison en feu (mai 2025), Clara Lagacé signe un recueil où l’espoir se tient debout comme une mère funambule, obstinée par amour : « je navigue la ligne franche entre / un plan de mesures d’urgence en cas de tornade / l’odeur des crêpes la floraison des lilas ». Un espoir en marche donc, en dépit de l’épuisement relié à la maternité, ou encore, au constat journalier de la destruction de notre monde. Ainsi, malgré les angoisses : « tenir tes petites mains en enjambant la rue », traverser le bitume mortifère et choisir comme destination le jeu, la joie, « les joutes de baseball ». À l’incertitude de l’avenir, les poèmes ne cessent de formuler des souhaits qui, loin d’être de vagues élans vers un futur meilleur, forment des points de relais pour une mère qui s’adapte à sa nouvelle vie avec son bébé et, chemin faisant, prouve que l’amour est une force agissante inestimable.
Le recueil donne voix à une énonciatrice en mouvement, une mère qui marche et qui désire sauver la part habitable de la ville, et pour Clara Lagacé, cela veut aussi dire l’écrire : « je veux construire des récits / au fil de mes promenades ». Plus encore, la locutrice est attentive à ce qui se raconte dans la ville et, par moments, les poèmes forment des points de rassemblement où nature et culture partagent l’espace d’énonciation : « c’est un lieu commun / le parc Belmont […] tout bourgeonne / notre ville expose des souvenirs pas juste les nôtres ». Dans le recueil, une ville habitable est définie par sa capacité à produire des lieux communs dans lesquels peut s’enraciner une communauté élargie à la nature et au passé (dans le poème ce passé semble renvoyer à la fois à un patrimoine culturel et végétal, puisque les souvenirs exposés peuvent être attribués aux gens, aux lieux et à ce qui “bourgeonne”). En effet, à la maison « fleurissent / des rangées de tasses fumantes / nichent / des amitiés radieuses ». Flore et faune récupèrent leur territoire grâce à « la victoire des liens » sur « [l’]urbanité désolante ». C’est donc dans le quotidien, déjà plein de « cheerios échappés » et de gestes de soin, qu’une ville « à l’écoute de ses oiseaux » a la possibilité de germer. Il faut agir chaque jour pour changer l’avenir, marcher cette ligne franche avec l’énonciatrice, puisque « les trottoirs sont faits / des rêves des mères ».
À cet égard, le motif du cordon ombilical agit de manière efficace dans le recueil, unissant, certes, la mère et son enfant, tout en joignant ce duo à la collectivité, parce que « le cordon tiendra la route » et qu’on peut y lire que le lien mère-enfant (re)tiendra la route pour toustes. À chaque consternation devant la laideur d’un quartier abandonné aux aléas industriels, l’énonciatrice peut tirer un peu sur « [ce] cordon encore fort / entre nos vertiges », elle peut continuer d’écrire une histoire avec son enfant, dans laquelle l’imagination permet de surmonter l’aliénation grise qui menace de faire perdre espoir, c’est-à-dire de s’habituer au manque : « partout où nous marchons / les trottoirs sentent triste / nous garrochons des fraises / remplissons les trous / de confiture ». Aimer l’espace urbain, celui des piéton.es et des abeilles, c’est choisir chaque fois d’investir son environnement du potentiel de la vie, c’est repérer ce qui demeure là où se perd l’évidence des fleurs et des oiseaux : « il nous reste / l’espace pour t’inventer », dit la mère à son enfant. Et comme promesse : « tu grandiras / sur une rue marchable été comme hiver ».
Dans les dernières années, une diversité bienvenue d’œuvres traitant de la maternité est venue peupler la scène éditoriale québécoise. Notons, du côté de la poésie, des recueils comme Une année terrestre de Sarah Brunet Dragon (Noroît) et Berceuses d’Émilie Turmel (Poètes de brousse), publiés tous les deux en 2023, ainsi que L’épingle filante de Noémie Roy (Les herbes rouges), paru en 2024. L’originalité de la proposition de Clara Lagacé se trouve dans le rapport qui s’inscrit, tout au long du recueil, entre l’expérience de la maternité et celle de l’habitabilité de la ville, situant très concrètement la maternité dans son aspect charnel, certes, mais également dans la matérialité urbaine, nous rappelant que c’est à même le corps et la rue que naissent la résistance et l’espoir.