Critiques
Retrouvez ici toutes les critiques exclusives au site internet de la revue Nuit blanche.
Boualem Sansal, historien du futur
par David Boucher
Vivre : le compte à rebours de Boualem Sansal
Date de parution
21 février 2024
Éditeur
Gallimard
Critique publiée le
19 novembre 2025
Cette œuvre ajoute une touche d’originalité toute personnelle au genre de la science-fiction. À la différence du fameux 2084 : la fin du monde (publié en 2015, chez Gallimard), qui propose une reprise intertextuelle de la dystopie de George Orwell en imaginant un futur non pas hanté par le totalitarisme de l’URSS et de l’Allemagne nazie, mais par celui des islamistes, ce nouveau récit sansalien explore deux thèmes familiers de la science-fiction: la figure de l’extraterrestre et la perspective d’une apocalypse imminente.
Durant la majeure partie du récit, l’action se conjugue au présent sans mentionner de date précise. L’anticipation du futur n’advient qu’à la toute fin de l’intrigue, une tendance de la science-fiction contemporaine popularisée par Michel Houellebecq, où présent et avenir se côtoient : une mention du pape François (décédé quelques mois après la publication du roman de Sansal) indique que la temporalité générale de la fiction cherche à décrire l’époque actuelle, sans trop de précision. Cela n’empêche pas le texte d’anticiper une possibilité de l’à venir, celle d’un contact entre les extraterrestres et l’humanité. C’est ce qui se produit dans la vie de Paolo, le personnage principal du livre. Ce dernier est Français et professeur de mathématiques à l’université. Il remarque, lors d’une promenade dans le XIe arrondissement de Paris, une inscription qui apparaît comme un tag sur la vitre d’un immeuble : J-780. Ce simple signe le sidère parce qu’il lui rappelle un récent rêve aux accents mystiques relatif à un inquiétant compte à rebours de 780 jours, période à la fin de laquelle une partie de l’humanité sera sauvée par ce qu’il nomme « l’Entité », une forme de vie extraterrestre bienveillante dont la mission est de rescaper une multitude d’élus d’une catastrophe imminente.
Manifestement, la Terre sera détruite, mais pourquoi ou par quoi? Paolo va le découvrir avec un mystérieux habitant du XIe arrondissement avec qui il va entrer en contact rapidement, un dénommé Jason, qui est d’origine américaine. Les deux vont assumer leur mission, celle de trouver d’autres « Appelés » – terme par lequel se désignent ceux et celles avec qui l’intelligence extraterrestre communique de manière onirique. À ce sujet, le fait que plusieurs personnes sur Terre ont reçu les mêmes visions nocturnes qu’eux (chose improbable, statistiquement parlant) suffit à nous convaincre que Paolo et Jason ne sont pas de simples illuminés, mais bien des Noé contemporains. C’est d’ailleurs grâce à un pasteur américain, qui accepte de diffuser la « bonne nouvelle » du sauvetage d’une partie de l’humanité sur sa radio, que les deux trouvent un troisième complice aux États-Unis, un dénommé Samuel. Des quatre coins du globe, d’autres personnages tout aussi divers que singuliers vont se joindre au groupe : un enfant capable de parler une langue inconnue, une étudiante surdouée, etc. Ce groupe sera vite confronté à la difficile tâche de décider qui devra être sauvé, car le vaisseau ne peut pas accueillir la Terre entière, faute d’espace : « [C]omment sélectionner et embarquer dans la panique trois à quatre milliards d’hommes, de femmes et d’enfants affolés chargés de leurs couffins et comment repousser les quatre milliards restants, qui viendront armés jusqu’aux dents prendre d’assaut l’Arche » (p. 101), commente un membre du groupe lors d’un débat sur la question. Avec cet aspect, le roman innove en matière de science-fiction, car il dynamise l’un de ses thèmes connus (la nécessité d’un sauvetage de l’humanité) en nous interpellant sur le plan éthique. En effet, la lecture nous invite ici au même questionnement que les personnages concernés : que ferions-nous si cette situation se présentait à nous et quels seraient nos critères?
Pour trancher face à cet épineux dilemme de la sélection non pas naturelle mais artificielle de l’espèce humaine, les leaders du groupe en viennent à consulter différentes personnes, dont un imam, un rabbin et un prêtre. Comme c’est souvent le cas chez Sansal, cet exercice est un prétexte pour une réflexion autour du thème de la tolérance (ou de son absence) et de la transcendance dans sa relation aux trois grands monothéismes. L’enjeu est d’interroger – de façon ludique ou caustique – la pensée religieuse et ses possibles dérives. La pensée politique et militante n’est pas épargnée par le regard critique de l’auteur, car une autre personne consultée renvoie à un professeur d’université opportuniste, pour ne pas dire conformiste. L’univers universitaire avec sa logique parfois idéologique est ainsi fustigé durant le récit, entre autres par le thème du wokisme, mot employé par le narrateur à quelques reprises. Une phrase cruellement ironique peut nous convaincre que l’intolérance du prêt-à-penser sectaire renvoie parfois à différents « communautarismes intellectuels » contemporains : « C’est heureux, les wokistes ont le souci du formalisme judiciaire, ils ne lynchent pas sur un dossier vide et jamais ils ne pendent les fous avant de les guérir » (p. 80). Que la logique textuelle soit ici tendancieuse ou non, il est facile d’entendre dans ces mots connotatifs l’idée d’une logique de l’Inquisition, phénomène d’hier et d’aujourd’hui que Sansal rejette sous toutes ses formes.
Ponctué de petites enquêtes du FBI, de la CIA et d’autres services secrets, le récit du compte à rebours continue à s’écouler au fil des pages, l’Entité se manifeste à nouveau aux « Appelés » et la fin du monde – ainsi que le sauvetage d’une partie de l’humanité – est sur le point de survenir. Le texte alimente habilement notre curiosité, car il revient souvent sur ce dénouement tant attendu, comme c’est le cas dans ce passage : « La probabilité que la Terre soit détruite par un malheur venu de l’espace, une étoile filante, un astéroïde, un sursaut gamma, un trou noir dérivant, une tempête solaire, des Extraterrestres malintentionnés, est véritablement nulle, il n’y a aucune raison de s’affoler. » (p. 45). Bien que les nations entament elles-mêmes le processus de la fin du monde (il est mentionné que ces dernières s’entretuent dans une guerre nucléaire sans précédent), la véritable apocalypse provient d’une autre source.
Au sujet du sauvetage d’une partie de l’humanité, son devenir n’est pas abordé avec beaucoup de détails, ce qui aurait pu donner quelque chose de convenu. Vers la fin, l’intrigue se déroule un milliard cent dix-sept millions d’années plus tard… Divisée en deux parties («Rapport d’enquête 1» et «Note d’alerte»), cette section, qui relève du discours de l’historien, se démarque entre autres par son originalité, ainsi que par sa parenté quasi intertextuelle avec des grands titres de la science-fiction. À mi-chemin entre plusieurs textes canoniques qui ont caractérisé le genre, elle rappelle, par exemple, le dénouement de 1984 d’Orwell (l’appendice qui projette le récit au-delà de la date anticipative mentionnée dans le titre par l’entremise du regard historique d’un narrateur de l’avenir) et celui de La machine à explorer le temps de H. G. Wells (ce classique des voyages temporels qui imagine, vers la fin de la diégèse, un futur tellement éloigné qu’il en devient méconnaissable). Dans le roman de Sansal, cette section offre des réflexions philosophiques stimulantes et des théories scientifiques originales, celles d’un extraterrestre qui, le cœur nostalgique, se questionne sur l’humanité, ses possibles origines, ses croyances et bien plus. L’intelligence de ses propos fascine par la perspective qu’elle offre sur les possibles de demain, au-delà même de l’humain.
Loin de l’archétype établi par Wells dans La guerre des mondes à la fin du XIXe siècle (celui du visiteur sanguinaire et tentaculaire popularisé ultérieurement par Hollywood), la figure de l’extraterrestre s’inscrit plutôt, chez Sansal, dans la tradition de bienveillance proposée par Arthur C. Clarke ou Ursula K. Le Guin, chez qui l’autre – celui venu des confins de l’univers – est spirituellement supérieur et garant d’une civilisation digne de ce nom. Une des réussites de Vivre : le compte à rebours en lien avec son imaginaire relatif à l’extraterrestre réside, entre autres, dans le fait qu’il s’appuie sur un phénomène bien réel qui a été découvert en 2017 et qui a attiré l’attention du public ainsi que de la communauté scientifique, celui du passage d’Oumuamua (un corps interstellaire). Selon les dires d’un éminent professeur d’astronomie de l’Université Harvard, Avi Loeb, ce phénomène serait le fruit d’une technologie d’origine extraterrestre. Dès le début de l’intrigue du roman, le narrateur élabore ici et là sur cette question, ce qui participe au plaisir du texte, nourrissant habillement une soif de savoir typiquement humaine face à l’inconnu et à une possibilité de l’ailleurs, qu’il soit physique ou temporel.
Dans son ensemble, Sansal propose, dans Vivre : le compte à rebours, un récit où sont explorés différents topos de la science-fiction sans tomber dans le piège des lieux communs, ce qui fait la force de cet auteur, car il réussit à nous tenir en haleine jusqu’à la dernière page, celle de son livre comme celle de l’humanité…
Redéfinir la masculinité à la cabane à sucre
par Christine Comeau
Le temps des sucres de Martine Desjardins
Date de parution
Avril 2025
Éditeur
Alto
Critique publiée le
5 novembre 2025
À la suite du décès d’un père qu’il a peu connu et des sommations intempestives d’un grand-père qu’il connait encore moins, Guillaume quitte son milieu naturel citadin et retourne dans son village natal afin d’assister aux obsèques et de régler la succession. À l’érablière de son aïeul, il fait la connaissance des hommes de sa famille – des hommes bien virils qui chassent l’ours, qui buchent du bois torse nu et qui se battent pour un oui ou pour un non. Mais pour s’intégrer au clan Lacerte, tissé serré comme une ceinture fléchée, Guillaume doit faire ses preuves : « [un] vrai homme il faut que ça se mesure à la nature ». Vivre à la dure lui permet de mettre au jour des facettes de sa personnalité que la vie en ville l’avait contraint à ensevelir sous une couche de mondanités. Tandis que la récolte d’eau d’érable se transforme en véritable parcours initiatique, quelque chose gronde dans le sol de la forêt. Le terreau dans lequel les racines des érables Lacerte puisent leurs forces abrite des secrets anciens, qui, eux aussi, ont été enfouis et qui s’apprêtent à refaire surface.
L’histoire de l’étranger venu de la ville qui débarque à la campagne et se trouve confronté à une communauté aux mœurs étranges ou à des puissances occultes est un schéma narratif très répandu dans les œuvres associées au folk horror. Ce terme a été utilisé pour la première fois pour décrire un sous-genre du cinéma d’épouvante anglais apparu dans les années 1970. La contreculture de la décennie précédente, prônant le retour à la terre, les valeurs environnementalistes et les pratiques spirituelles ésotériques, a contribué à populariser les thèmes sur lesquels il se fonde. Dans les œuvres de folk horror, les paysages ruraux, les manières de faire rustiques, les rituels païens et les superstitions de grand-mères s’opposent aux modes de vie et aux croyances modernes. En fait, un rapport ambivalent au passé sous-tend tous les motifs développés dans ces fictions d’épouvante – et on peut aisément affirmer qu’au Québec, on s’y connait en relation conflictuelle avec le passé!
Le folklore québécois, riche en loups-garous et en diableries de tous genres, constitue une source d’inspiration illimitée pour le folk horror. Pourtant, le terme semble avoir été attribué à très peu d’œuvres d’ici. Il suffit toutefois de penser aux Enfants du Sabbat de la grande Anne Hébert (Éditions du Seuil, 1975), par exemple, pour réaliser que le genre fait peut-être davantage partie du paysage littéraire québécois qu’on pourrait le croire au premier abord. L’intrigue de ce classique moderne se balance sur un fil tendu entre présent et passé, entre prières et maléfices, entre civilité et sauvagerie. Sa structure dichotomique n’est pas sans rappeler les caractéristiques du sous-genre qui nous intéresse. Comme dans le roman d’Anne Hébert et dans de nombreuses œuvres d’horreur inspirées par le folklore, le religieux occupe une grande place dans Le temps des sucres. En effet, une seconde trame narrative se développe, en filigrane de la première, dans la correspondance d’un moine trappiste venu fonder une communauté religieuse dans l’arrière-pays vers le milieu du dix-neuvième siècle. L’ecclésiastique y raconte l’hostilité de la nature environnante, mais surtout les efforts fournis par les hommes de la congrégation pour la dompter. Ces derniers ont abattu les arbres, dessouché et épierré la terre, puis bâti une église au cœur de la forêt… Jusqu’à ce qu’un mal étrange – un mal venu des bois – commence à se répandre parmi les moines: « Il était clair que cette forêt sauvage n’entendait pas être évangélisée. »
Comme le souligne l’écrivain Andrew Michael Hurley dans un article publié dans The Guardian, « il y a un prix à payer lorsqu’on dérange la terre1 ». Selon lui, l’horreur, dans le sous-genre dont il est question ici, surgit souvent lorsque l’entente tacite existant entre une communauté et un lieu n’est pas respectée, lorsque l’équilibre entre donner et recevoir est rompu. Dans Le temps des sucres, les hommes de la famille Lacerte prennent sans jamais donner en retour. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort d’un cerf dont la ramure s’est emmêlée dans les tubulures de l’érablière. L’animal pendu fait office de tribut, un sacrifice réclamé par la forêt, car « [comme] tout ce qui est précieux, le sirop d’érable requiert un prix de sang ».
La journaliste Michelle Nijhuis affirme que, « dans le folk horror, la menace vient habituellement des profondeurs du passé ou des profondeurs de la terre, des atrocités qui ont été enfouies, des croyances qui ont été réprimées ou parfois même du territoire lui-même2 ». Le genre s’ancre donc dans la culture locale, et c’est bien ce que Martine Desjardins réalise en plantant sa fiction dans un décor on ne peut plus québécois: une cabane à sucre. Le repas qui y est servi n’a cependant pas grand-chose à voir avec les traditionnelles fèves au lard ou les patates rissolées; il prend plutôt l’allure d’une Cène bacchanalesque. Ce repas ritualisé partagé entre hommes scelle le lien établi tout au long du roman entre les velléités évangélisatrices de nos ancêtres et l’arrogance traditionnellement associée à la virilité. À l’image du Vénérable, un érable géant dominant toute la forêt avoisinante, ou des premiers colons venus défricher la région, les hommes de la famille Lacerte sont de fiers conquérants. Ils dévorent à pleines dents le fruit de leurs chasses illégales en s’écriant : « Pourquoi manger des cosses quand on peut manger des gosses? » Le grand-père de Guillaume est par ailleurs taxidermiste à ses heures – une autre façon d’assujettir la forêt sauvage.
En renouant avec ses racines paternelles, Guillaume fait la découverte d’un monde ultramasculin. Des femmes de sa famille nouvellement trouvée, il ne connaitra que les tartes. Dans la maison du clan Lacerte, « ni rideaux, ni coussin, ni vase à fleurs » ne trahissent une quelconque présence féminine: « L’absence de photos rappelant les naissances ou les mariages d’êtres chers accuse un manque flagrant de sentimentalité. » La masculinité traditionnelle esquissée à gros traits dans le roman est de toute évidence caricaturale. Les hommes du clan Lacerte semblent grossiers et même brutaux. Leur milieu de vie, fait de motoneiges et de bars de danseuses, est décrit comme un désert culturel. Le regard ainsi posé sur les habitants des régions rurales peut paraitre peu flatteur, mais il ne faut pas oublier que, dans le folk horror, les stéréotypes sont des outils employés pour créer une tension narrative et instiller la peur. Ce procédé a été nommé urbanoïa – « paranoïa urbaine » – par la théoricienne de l’horreur Carol J. Clover3 et peut se définir comme l’exploitation de la peur ressentie par les citadines et citadins face aux régions éloignées et à leurs habitantes et habitants. Le procédé, qui prend appui sur la peur de l’Autre, repose sur une dynamique selon laquelle les gens de la ville seraient « comme nous », tandis que les gens de la campagne sont présentés comme l’altérité dont il faut se méfier. En insistant sur le clivage culturel existant entre Guillaume et la famille de son père, l’autrice joue habilement avec les codes de l’horreur et s’en sert pour créer une satire de la masculinité.
D’ailleurs, le personnage de Guillaume n’échappe pas non plus au cliché. S’il apparait plus sympathique que le reste de sa parenté, le modèle masculin qu’il incarne n’est pas non plus idéalisé. C’est un intelloà la santé fragile, qui manque d’assurance et ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts. À l’image de la cabane dans les arbres de son enfance que son père absent ne s’est jamais donné la peine de terminer, la passation des savoirs virils est une œuvre inachevée en ce qui le concerne. D’abord partagé entre le mépris et l’envie face au manque d’inhibition des hommes de sa famille, Guillaume prend rapidement gout à la liberté qu’autorise la camaraderie masculine. Il apprend à cracher, à caler sa bière et à dépiauter le gibier. Mais il finit aussi par découvrir à ses dépens que « l’émulation et la permissivité » favorisées par l’entre-soi peuvent rapidement faire dégénérer les choses. Et finalement, c’est dans ce huis clos surchargé en testostérone que naitra la véritable horreur à l’œuvre dans le roman.
Le thème de la transmission des traditions développé au fil de l’histoire vient subtilement poser la question de notre héritage collectif. Au Québec, comme partout en Amérique, l’histoire du territoire est riche et complexe, empreinte d’une fierté entachée par une violence coloniale qu’on a tenté d’effacer, mais qui, toujours, menace de réapparaitre. Peut-être qu’au fond, ce qui nous effraie le plus, dans le silence des forêts ou la solitude des grands espaces, c’est de voir émerger les vérités que la vie moderne nous a permis d’oublier. Dans Le temps des sucres, la collecte d’eau d’érable constitue en soi un symbole fort. La tuyauterie tendue entre les arbres ne figure-t-elle pas une vaine tentative de harnacher le printemps, un filet visant à empêcher la sève du renouveau de sourdre de la terre? Le roman de Martine Desjardins agit comme un avertissement, un rappel que ce qu’on tente de réprimer finit toujours par se libérer, que les puissances endormies finissent toujours pas se réveiller.
En abordant la masculinité toxique, les dérives de l’Église ou le pillage éhonté de nos ressources naturelles, Martine Desjardins n’hésite pas à toucher aux sujets qui font mal et prend peut-être même un malin plaisir à les grattouiller du bout de sa plume aiguisée. Mais malgré le sérieux des thèmes abordés, le roman, qui fait un peu plus d’une centaine de pages, demeure d’un abord facile. Et même si l’autrice emprunte à un sous-genre de l’horreur, le tout prend davantage l’allure d’un jeu stylistique. C’est avec beaucoup d’humour et un brin d’irrévérence que l’autrice déconstruit le patriarcat sur fond de rigodon, et ce, à notre plus grande satisfaction. Il est peut-être bon de mentionner que certains passages pourraient tout de même heurter les sensibilités de certaines personnes – cela demeure, après tout, un roman d’horreur.
Même si certains observateurs ou certaines observatrices, comme l’auteurice Payton McCarthy-Simas, annoncent la fin prochaine de cette période prolifique4, on constate que le folk horror connait une résurgence depuis le milieu de la décennie 2010, après avoir été repopularisé grâce à des films comme The Witch(Robert Eggers, 2015) ou Midsommar (Ari Aster, 2019). À ce titre, on peut affirmer que le roman dont il est question ici s’inscrit dans une mouvance actuelle. Dans son documentaire Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror (2021), la réalisatrice Kier-La Janisse affirme que, dans ce genre de fiction, « l’idée du changement et de la peur que ce dernier peut instiguer est toujours centrale5 ». Selon elle, nous nous racontons des histoires qui évoquent les rites anciens et les traditions parce que nous nous accrochons au passé mais, ironiquement, ces histoires d’horreur inspirées par le folklore nous aident à nous adapter aux changements, lesquels sont inévitables. Selon les Lacerte, le sirop d’érable, qui « fait partie de notre identité nationale », doit rester pur. Mais on ne peut pas empêcher la marche du changement indéfiniment. Il est peut-être temps de nous départir de certaines de nos traditions, figées depuis trop longtemps comme de la tire qui nous colle aux doigts. Le temps des sucres de Martine Desjardins contribuera peut-être au dégel printanier que la société québécoise attend. Chose certaine, vous ne regarderez plus vos crêpes dominicales du même œil après l’avoir lu!
1. Traduction libre. HURLEY, Andrew Michael. « The New Folk Horror: Nature Is Coming To Kill You! », The Guardian, [en ligne], 31 octobre 2024. https://www.theguardian.com/books/2024/oct/31/horror-villain-nature . Retour
2. Traduction libre. NIJHUIS, Michelle. « In the Resurgence of Folk Horror, We Are the Villains », Literary Hub, [en ligne], 14 février 2022. https://lithub.com/in-the-resurgence-of-folk-horror-we-are-the-villains/ . Retour
3. CLOVER, Carol J. Men, Women, and Chainsaws: Gender in the Modern Horror Films, Princeton University Press, 1992. Retour
4. McCARTHY-SIMAS, Payton. « A24’s Folk Horror Boom and Bust », The Brooklyn Rail, [en ligne], avril 2022. https://brooklynrail.org/2022/04/film/A24s-Folk-Horror-Boom-and-Bust/. Retour
5. Traduction libre. Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror, [enregistrement video], réalisatrice : Kier-La Janisse, Los Angeles (Californie, États-Unis), Severin Films, 2021, DVD (192 minutes). Retour
par Charlie Bourgeois
Pompières et pyromanes de Martine Delvaux
Date de parution
21 septembre 2021
Éditeur
Héliotrope
Critique publiée le
29 octobre 2025
Le feu peut faire peur autant qu’il peut être réconfortant. Regarder les flammes danser dans un foyer demeure l’une des plus belles activités qui soient, bien que le feu puisse aussi incarner nos pires cauchemars. C’est sans doute en raison de ce contraste fascinant que le champ lexical du feu et les expressions qui y sont associées forment un réservoir presque inépuisable qui nourrit notre imagination depuis toujours et qui permet de nous imaginer la destruction, la passion et la révolte.
Martine Delvaux, écrivaine fondamentalement animée par le désir et la recherche de justice sociale, attise le feu de la révolte pour éveiller, provoquer et questionner son lectorat, autant sur le plan collectif que personnel, en l’invitant à prendre conscience de la complexité des luttes féministes et de la nécessité d’écouter les voix marginales. Elle mène un combat intersectionnel1 où s’entrecroisent les luttes féministes, écologistes et décoloniales, et donne la parole aux opprimé·es, aux personnes subissant des oppressions multiples et des exclusions, et ce même au sein des luttes féministes qui se veulent unifiantes et universelles. Elle brule dans le feu de la révolte féministe et nous y entraine avec ses mots.
Attiser le feu sacré
Pompières et pyromanes, publié chez Héliotrope, est un essai mélangeant poésie, réflexion féministe intersectionnelle et décoloniale, correspondance épistolaire entre une mère et sa fille, réflexion sur la maternité et analyse écoféministe. Il met de l’avant la figure du feu comme métaphore de la révolte et de la destruction, mais aussi de la régénération. L’œuvre est un amalgame de passé, de présent et de futur, dans lequel la temporalité et les personnages sont éclatés. Pompières et pyromanes ne suit pas un récit linéaire, mais avance à un rythme effréné par associations d’idées, de références, d’images, toutes obsédantes pour Martine Delvaux. Pour elle, l’inspiration est partout. Elle s’inspire de discours, de films, de musique, d’articles, de livres pour filer sa propre pensée. Les voix s’entrecroisent et communiquent dans ce texte écrit en un seul chapitre, où les idées s’enflamment et s’enrichissent mutuellement. Dans tout le texte, l’autrice adopte une voix intime, presque confessionnelle, où elle explore ses propres obsessions, colères, blessures et espérances, rejoignant celles des autres femmes. Il opère dans cette œuvre un glissement vers la fluidité d’un monologue intérieur qui se déploie dans une pensée incarnée, intime, à travers une voix qui s’adresse autant à elle-même qu’à son lectorat. D’ailleurs, pendant la lecture, la transformation s’opère moins chez les personnages que chez le lectorat à cause de la manière dont le texte se construit : il nous amène à repenser notre rapport au monde et notre place dans celui-ci.
Pompières et pyromanes s’ancre dans une réalité plurielle, mettant en lumière des connaissances sur le feu issues à la fois des savoirs ancestraux autochtones et des enjeux modernes, parfois terrifiants.
D’un côté, le brulis ou feu dirigé consiste à contrôler le feu pour favoriser la régénération des sols, des plantes et de la faune. Il s’agit d’une pratique brillante pour prévenir les feux de forêt catastrophiques en réduisant la matière combustible. Par chance, elle est, semble-t-il, de plus en plus étudiée et intégrée dans les pratiques modernes de foresterie durable et de conservation, surtout en Amérique du Nord.
D’un autre côté, le feu, de nos jours amplifié par les activités humaines et le réchauffement climatique, peut devenir terriblement destructeur, allant jusqu’à provoquer des catastrophes écologiques ou sociales qui échappent à tout contrôle.
Cette oscillation entre les pratiques pour contrôler le feu et l’incontrôlable incendie fait bien écho à la manière dont Delvaux s’approprie ce symbole. Pour elle, le feu dépasse la dimension matérielle et incarne une métaphore des luttes sociales. Dans son essai, Martine Delvaux élabore une critique de la société actuelle à travers les yeux de deux figures improbables, atypiques et symboliques à la fois : les pompières et les pyromanes.
D’abord les pompières. Leur mission est évidemment d’éteindre les feux. Ici, ces feux représentent les oppressions quotidiennes vécues par les femmes de différentes sphères de la société, à travers divers groupes issus de multiples intersections. Elles incarnent la vigilance, la résistance et la protection devant les dangers qui menacent la liberté, l’égalité, la sécurité, l’inclusion et le bien-être.
Ensuite, les pyromanes. Ce nom épicène vient du grec pyro, « feu » et manie, « folie ». Les folles et les fous du feu. Les pyromanes (ici entendu au féminin) cultivent leur feu intérieur, le feu sacré du militantisme pour la justice sociale, tandis que les pyromanes (ici entendu au masculin) oppressent, jugent, pointent du doigt, brulent au bucher les braves pompières enflammées. Celles-là mêmes qui éteindront éventuellement les flammes, avec sang-froid (ou chaud)!
Remarquez le cercle vicieux dans lequel Delvaux nous entraine : c’est un feu qui se nourrit de feu, où les dilemmes entre éteindre ou allumer les flammes, être pompière ou pyromane, s’entrelacent en de dangereux jeux qui reflètent parfaitement la complexité des luttes écoféministes intersectionnelles.
Notez bien qu’on retrouve malgré tout une présence masculine positive dans Pompières et pyromanes. Il ne s’agit pas ici de condamner et de jeter le blâme sur les « méchants hommes », mais de rassembler les privilégiés, de les inviter à ouvrir la discussion et à renégocier leur place dans le monde pour donner de l’espace aux plus désavantagé·es. Je prends l’exemple du personnage de Patrick, qui, devant une crise violente, affirme qu’il préférerait mourir au service du bien commun que vivre en endossant des injustices immondes. Nous avons besoin de plus de Patrick dans ce monde.
Entretenir la flamme
Pompières et pyromanes contient un nombre incroyable de références intertextuelles. Martine Delvaux fait référence à une centaine de livres, de films, d’articles et de chansons. La fragmentation volontaire du discours peut causer une légère confusion dans les premières pages, mais on s’habitue très rapidement au rythme et au ton de l’autrice. Il est impressionnant de voir comment ces centaines de voix peuvent former un chœur qui véhicule et est au service d’un même message. En écrivant de cette manière, Martine Delvaux refuse les discours homogènes, faisant de l’hétérogénéité une force collective. Ce tissu collectif permet à l’autrice de partager avec les autres voix féministes le poids du message véhiculé. Cette accumulation de paroles militantes nourrit le texte en le transformant en un espace sécuritaire dans lequel la pensée s’établit de manière horizontale, où les discours communiquent entre eux et ne sont pas hiérarchisés.
Au sein de ce collectif, des militantes contemporaines de plusieurs horizons se côtoient, mais le portrait n’est pas complet. Certaines perspectives demeurent peu représentées dans ce chœur, notamment la vision autochtone. À travers cette tension entre tentative d’inclusion et oubli, Delvaux montre que même dans un texte qui se veut ouvert et inclusif, des silences persistent. Il faut alors crier encore plus fort.
De ces silences émerge une invitation pour le lectorat à prendre la juste mesure de sa responsabilité individuelle quant à la préservation du monde, tout en soufflant sur les braises de la responsabilité collective. De fait, l’autrice exprime avec une honnêteté bouleversante le poids de sa propre imputabilité :
« Est-ce que j’aurais invité un enfant dans ce monde si j’avais été parfaitement consciente de ce qui était en train de se produire? Est-ce que j’aurais eu cet élan si j’avais su le coût que représentent les humains pour l’environnement? Est-ce que ta naissance devait nécessairement s’accompagner de mon aveuglement? Ce que je sais, c’est que tu es aux prises avec un monde que j’ai participé à fabriquer. Ce qui veut dire que j’ai participé, moi aussi, à le détruire. Ce qui veut dire que je dois participer à le sauver. » (p. 25)
Cette réflexion illustre la dualité entre conscience individuelle et action collective, et montre comment l’autrice met son propre vécu au service d’une prise de conscience plus large, incitant le lectorat à se questionner et à agir à son tour. Quand j’ai lu ce passage, j’ai tout de suite pensé à deux œuvres qui dialoguent avec Pompières et pyromanes, puisqu’elles présentent toutes deux la maternité comme un choix politique. Il s’agit de la pièce Lysis, de Fanny Britt et Alexia Bürger, et du roman Faire la romance, de Sarah-Maude Beauchesne. Dans Lysis, on retrouve l’idée que les femmes détiennent un pouvoir ultime : elles peuvent décider d’enfanter… ou non, de perpétuer la race humaine… ou non. Sarah-Maude Beauchesne, quant à elle, s’accorde le droit de défier le consensus social dictant aux femmes leur devoir d’être mère. En écrivant et en donnant à d’autres femmes la possibilité de se reconnaitre, elle revendique la liberté de décider d’avoir ou non des enfants, et, par le fait même, se positionne par rapport au diktat social qui impose la maternité. Dans les trois œuvres, l’expérience intime de la maternité n’est pas évoquée comme une donnée biologique, mais plutôt comme un vecteur servant à interroger le pouvoir des femmes sur l’avenir du monde. Plus précisément, dans Pompières et pyromanes, Delvaux se demande si enfanter dans un monde en crise n’est pas une forme de complicité de sa destruction. Dans Lysis, les femmes prennent la parole collectivement pour rappeler qu’elles détiennent un pouvoir décisif sur l’avenir de l’humanité alors que, dans Faire la romance, ce pouvoir est ramené à l’échelle individuelle et devient un acte de résistance intime face aux normes sociales. Cette résonance montre à quel point les œuvres s’inscrivent dans une constellation féminine féministe et qu’elles dialoguent entre elles. De plus, la pièce Lysis est effectivement citée quelques dizaines de pages plus tard, soulignant une fois encore le contrôle que les femmes ont sur l’avenir de l’humanité alors qu’elles ne détiennent que peu, voire pas de pouvoir sur le présent.
« Ils font le monde / Sans nous / Ils font mes lois / Sans nous / Mais il nous reste un pouvoir / à un pouvoir qu’on est les seuls à pouvoir exercer / À partir d’aujourd’hui / Nous refusons d’enfanter » (p. 128)
Mais en réalité, la maternité est-elle un pouvoir ou un fardeau?
Combattre le feu par le feu
Au printemps 2025, l’essai a pris vie sur scène dans une adaptation du Bureau de l’APA, connu pour ses productions atypiques et inattendues, présentée au Festival TransAmériques. La production se voulait radicalement inclusive. Elle a été jouée en français, était surtitrée en anglais et était interprétée en langue des signes québécoise afin que personne ne soit exclu·e. La scénographie plongeait le public dans un univers éclaté où une glissade monumentale dominait le plateau, symbole à la fois de la chute du monde et de la possibilité d’une renaissance. On y voyait défiler des corps en déséquilibre, oscillant entre abandon et résistance, ce qui rendait palpable la tension qui traverse tout le livre : la peur contre l’espoir; l’effondrement contre la reconstruction.
Le choix de cette installation n’était pas anodin : elle provenait du collectif québécois BGL, reconnu pour ses œuvres engagées monumentales, ludiques et à la lisière de l’absurde qui détournent des objets du quotidien pour en faire des dispositifs critiques. Ici, la glissade mettait littéralement le public face à une dégringolade, mais ouvrait aussi la porte à l’idée qu’une régénération restait possible.
Ainsi, Pompières et pyromanes met réellement de l’avant la cohabitation indissociable de la chute et de la remontée, de l’angoisse et de l’espoir. Cette tension se retrouve autant sur scène que dans le livre :
« Nourrir le feu en toi, mon amour, c’est nourrir l’amour en même temps que la lutte, le lien en même temps que l’opposition, l’empathie, la compassion, le respect des autres en même temps que la colère, le désaveu et l’anarchie. C’est t’encourager, d’une manière ou d’une autre, à nourrir toi-même le feu, et s’il le faut, à l’ouvrir. » (p. 102)
Cet extrait résume entièrement l’esprit de l’œuvre. Le feu n’est pas seulement destructeur, il est moteur de révolte, de créativité et de solidarité. Il nous invite à cultiver nos passions et à nous engager collectivement pour transformer le monde tout en préservant les liens humains.
Portant ainsi le feu de la parole marginale, Martine Delvaux se veut une Cassandre moderne. Dans la mythologie grecque, Cassandre est une prophétesse condamnée à dire la vérité sans jamais être crue. Il y a ici un parallèle frappant avec le message écoféministe et intersectionnel de Martine Delvaux, non seulement dans Pompières et pyromanes, mais dans pratiquement toute son œuvre. Si Delvaux est invitée et écoutée dans l’espace public, son écriture reste cassandresque, puisqu’elle nous met en garde contre des menaces bien réelles qui se perpétuent, en l’occurrence l’effondrement écologique, le patriarcat qui perdure, les violences faites aux femmes. L’écrivaine se fait porteuse d’une parole qui dérange et qui alerte des dangers imminents. Tout comme Cassandre qui prédit la chute de Troie, Martine Delvaux prophétise des éventualités effroyables que beaucoup refusent de voir ou de croire. Delvaux, jugée très radicale, dérange. Mais il faut déranger pour activer le changement. La narratrice s’expose sans détour, ce qui provoque un sentiment d’urgence chez le lectorat : mâchoire serrée, mains moites, cœur battant. Ce faisant, une intensité émotionnelle incendiaire qui fait ressentir colère, douleur et passion se déploie pendant la lecture. Lire Pompières et pyromanes, c’est vivre une expérience cathartique. C’est ressentir la brulure de l’injustice. C’est aussi nourrir la flamme de la solidarité en soi et bruler d’envie de la propager autour de soi, tel·le un·e pyromane.
Pompières et pyromanes s’inscrit dans un contexte de mobilisation sociale intense et de prise de conscience accrue face à l’urgence climatique. En 2019, la grève mondiale pour le climat initiée par Greta Thunberg enflamme le Québec, déclenchant une mobilisation historique. Aujourd’hui, ce combat reste tout aussi urgent et enraciné dans notre quotidien. Préserver un avenir viable exige plus que jamais d’entretenir la flamme de la révolte collective. Il faut transformer notre indignation en actions concrètes pour garantir aux générations futures qu’elles hériteront d’un monde plus juste et plus durable.
L’essai Pompières et pyromanes est plus que jamais d’actualité, puisqu’il s’inscrit comme une œuvre rassembleuse, mobilisatrice et inspirante à un moment de l’histoire où l’extrême droite fait une (re)montée fulgurante. Dans ce contexte où le conservatisme revient à la mode, je crois qu’il est crucial de réitérer l’importance d’écouter les Cassandre modernes, celles qui dénoncent, préviennent et refusent de se taire qu’importe le prix.
L’écriture poétique et engagée de Martine Delvaux nous entraine dans un tourbillon intérieur qui nous donne envie de hurler, de soupirer, de rire puis de pleurer en quelques secondes. On veut terminer notre lecture d’un trait et passer à l’action immédiatement. La capacité de l’autrice à faire ressentir l’urgence et à décloisonner les luttes est phénoménale. Delvaux tente de nous allumer pour qu’on se retrouve dans le feu de l’action en brulant d’envie de changer les choses, d’éteindre les braises des oppressions systémiques. Et je trouve qu’elle le fait avec brio!
Enfin, deux constats : nul n’est égal devant la cruauté de la crise climatique, et les luttes pour la justice sociale ne sont guère homogènes. Effectivement, certains groupes restent invisibilisés, même au sein des mouvements marginaux. Mais « le problème, dit Martine Delvaux, ce n’est pas seulement le climat. » (p. 90) Elle nomme l’écologie, l’environnement, la biodiversité, le capitalisme, le pouvoir, l’inégalité, la cupidité, la corruption, l’argent, le système et « [l’] incapacité à imaginer une autre façon de faire. »(p. 90) C’est ce qui représente le mieux, à mon avis, sa lutte intrinsèquement intersectionnelle, car elle touche tout le monde à différents degrés.
Chose certaine, Delvaux est davantage pyromane que pompière. Elle veille à ce que tout le monde cultive son feu intérieur et mette tout en œuvre pour l’allumer chez celleux qui n’en ont pas ou pour le rallumer chez celleux qui l’ont perdu avec le temps.
Delvaux invite ainsi à réfléchir sur la responsabilité intergénérationnelle :
« Sommes-nous capables, nous qui vous avons invitées dans ce monde, de nous engager à ne pas vous éteindre : nourrir vos élans, cultiver vos passions, écouter vos demandes, accueillir vos exigences au lieu de vous faire taire de mille et une façons? » (p. 32)
Et maintenant, à nous, collectivement, de trouver le moyen de canaliser ces flammes sans les étouffer. À nous de nous enflammer avec elle, afin de bruler les oppressions, de rallumer la solidarité et d’éclairer la voie vers un avenir plus juste.
Avoir le feu au cul, être en feu, être dans le feu de l’action, quelque chose qui nous allume, jeter de l’huile sur le feu, bruler d’envie, rallumer la flamme, mettre sa main au feu, jouer avec le feu : autant d’images qui témoignent de la force évocatrice de ce symbole que Martine Delvaux ravive, alimente et réinvente avec virtuosité.
1. L’intersectionnalité doit être entendue ici comme étant le croisement, le chevauchement de plusieurs éléments qui rendent une personne marginale, hors de la norme patriarcale hétérosexuelle, blanche, cisgenre, riche, neurotypique, parlant la langue et pratiquant la religion de la majorité, etc. C’est-à-dire qu’en combinant les facteurs de marginalisation, on se retrouve dans l’intersectionnalité. Ainsi, être femme et autochtone, ou ne pas avoir de domicile fixe et être noire, être musulman et gay, être une personne âgée unilingue russe à Saint-Hyacinthe, ou encore être lesbienne, asiatique et en fauteuil roulant sont tous des exemples d’intersectionnalité. Retour
par Alizée Goulet
Debout devant demain de Clara Lagacé
Date de parution
21 mai 2025
Éditeur
Les éditions de la maison en feu
Critique publiée le
22 octobre 2025
Avec Debout devant demain, publié chez les éditions de la maison en feu (mai 2025), Clara Lagacé signe un recueil où l’espoir se tient debout comme une mère funambule, obstinée par amour : « je navigue la ligne franche entre / un plan de mesures d’urgence en cas de tornade / l’odeur des crêpes la floraison des lilas ». Un espoir en marche donc, en dépit de l’épuisement relié à la maternité, ou encore, au constat journalier de la destruction de notre monde. Ainsi, malgré les angoisses : « tenir tes petites mains en enjambant la rue », traverser le bitume mortifère et choisir comme destination le jeu, la joie, « les joutes de baseball ». À l’incertitude de l’avenir, les poèmes ne cessent de formuler des souhaits qui, loin d’être de vagues élans vers un futur meilleur, forment des points de relais pour une mère qui s’adapte à sa nouvelle vie avec son bébé et, chemin faisant, prouve que l’amour est une force agissante inestimable.
Le recueil donne voix à une énonciatrice en mouvement, une mère qui marche et qui désire sauver la part habitable de la ville, et pour Clara Lagacé, cela veut aussi dire l’écrire : « je veux construire des récits / au fil de mes promenades ». Plus encore, la locutrice est attentive à ce qui se raconte dans la ville et, par moments, les poèmes forment des points de rassemblement où nature et culture partagent l’espace d’énonciation : « c’est un lieu commun / le parc Belmont […] tout bourgeonne / notre ville expose des souvenirs pas juste les nôtres ». Dans le recueil, une ville habitable est définie par sa capacité à produire des lieux communs dans lesquels peut s’enraciner une communauté élargie à la nature et au passé (dans le poème ce passé semble renvoyer à la fois à un patrimoine culturel et végétal, puisque les souvenirs exposés peuvent être attribués aux gens, aux lieux et à ce qui “bourgeonne”). En effet, à la maison « fleurissent / des rangées de tasses fumantes / nichent / des amitiés radieuses ». Flore et faune récupèrent leur territoire grâce à « la victoire des liens » sur « [l’]urbanité désolante ». C’est donc dans le quotidien, déjà plein de « cheerios échappés » et de gestes de soin, qu’une ville « à l’écoute de ses oiseaux » a la possibilité de germer. Il faut agir chaque jour pour changer l’avenir, marcher cette ligne franche avec l’énonciatrice, puisque « les trottoirs sont faits / des rêves des mères ».
À cet égard, le motif du cordon ombilical agit de manière efficace dans le recueil, unissant, certes, la mère et son enfant, tout en joignant ce duo à la collectivité, parce que « le cordon tiendra la route » et qu’on peut y lire que le lien mère-enfant (re)tiendra la route pour toustes. À chaque consternation devant la laideur d’un quartier abandonné aux aléas industriels, l’énonciatrice peut tirer un peu sur « [ce] cordon encore fort / entre nos vertiges », elle peut continuer d’écrire une histoire avec son enfant, dans laquelle l’imagination permet de surmonter l’aliénation grise qui menace de faire perdre espoir, c’est-à-dire de s’habituer au manque : « partout où nous marchons / les trottoirs sentent triste / nous garrochons des fraises / remplissons les trous / de confiture ». Aimer l’espace urbain, celui des piéton.es et des abeilles, c’est choisir chaque fois d’investir son environnement du potentiel de la vie, c’est repérer ce qui demeure là où se perd l’évidence des fleurs et des oiseaux : « il nous reste / l’espace pour t’inventer », dit la mère à son enfant. Et comme promesse : « tu grandiras / sur une rue marchable été comme hiver ».
Dans les dernières années, une diversité bienvenue d’œuvres traitant de la maternité est venue peupler la scène éditoriale québécoise. Notons, du côté de la poésie, des recueils comme Une année terrestre de Sarah Brunet Dragon (Noroît) et Berceuses d’Émilie Turmel (Poètes de brousse), publiés tous les deux en 2023, ainsi que L’épingle filante de Noémie Roy (Les herbes rouges), paru en 2024. L’originalité de la proposition de Clara Lagacé se trouve dans le rapport qui s’inscrit, tout au long du recueil, entre l’expérience de la maternité et celle de l’habitabilité de la ville, situant très concrètement la maternité dans son aspect charnel, certes, mais également dans la matérialité urbaine, nous rappelant que c’est à même le corps et la rue que naissent la résistance et l’espoir.