J’aime quand la lumière et le tumulte du jour cèdent le pas à la nuit dans cette irrévocable – mais ô combien réconfortante ! – procession constamment renouvelée. Peut-être parce que ce passage obligé est la seule chose dont je suis sûr.
Au moment où d’aucuns se préparent pour le sommeil, mon corps sort d’une léthargie que j’ai appris à maquiller pour faire avec la convention des vivants. L’esprit clair, l’œil parfaitement adapté pour la pénombre, le cœur qui ralentit la cadence, j’entreprends un nouveau quart. De lecture, d’écriture, de fête. Ou de vin. Premier aveu : je suis un vampire, même si, comme je l’ai déjà écrit, ce n’est pas une bonne époque pour en être un. Et de mes nombreux périples nocturnes, j’ai rapporté de quoi nourrir mon travail d’écrivain pour une petite éternité. J’ai, je crois, deux pleines vies d’avance à ce chapitre.
Mais, puisque je dois l’admettre (c’est l’objectif, m’a-t-on dit, de cette chronique), aussi bien y aller sans plus de détours Deuxième aveu : je n’ai jamais entrepris de Voyage au bout de la nuit en compagnie de Louis-Ferdinand Céline. Non pas parce que le livre m’est tombé des mains, comme ce fut le cas avec l’Emma de Flaubert, ou m’a opposé quelque résistance, comme les pavés de Proust. Non, cela tient à autre chose, qui relève autant du hasard que du temps qui manque, même quand on a deux vies d’avance
J’ai toujours éprouvé un mélange d’envie et de fascination pour les écrivains médecins : Rabelais, Breton, ou encore plus près de nous, Jacques Ferron et Yves Namur. En ce sens, Céline ne fait pas exception. Cela me vient sans doute d’une vocation ratée, de la croix que, par paresse et désir de fuite, j’ai tracée sur une carrière scientifique pourtant prometteuse. De la profession médicale elle-même, qui permet à l’écrivain le contact avec le corps et ses pathologies, qui le côtoie dans ce qu’il a de mortel et d’insaisissable. Moi qui ne crois pourtant pas en Dieu, je ne crois pas non plus à la simple rationalité des choses. C’est dire tout ce qui m’échappe. Cela tient à l’irréconciliable qui m’habite. Ma réflexion sur l’écriture se module au gré même de l’écriture. En ce sens, ma rencontre avec le poème-essai intitulé « Le pari de ne pas mourir », du regretté Gatien Lapointe, celui-là même qui disait qu’« on n’ouvre pas le cœur d’un poète », a été décisive. Je ne crois pas que l’on puisse écrire en se tenant à distance du corps, en sublimant le désir de la chair. Il ne s’agit ici que d’incertitudes et d’intuition, d’un simple rappel du droit qu’a l’homme d’avancer à tâtons et de chercher son chemin. Surtout la nuit. Cela vaut aussi pour Céline, honni pour certains de ses propos et de ses positions. Ce n’est donc pas non plus ce qu’on a pu dire de l’homme et de ses écrits qui m’a tenu à l’écart de son œuvre. J’en ai sans doute fréquenté de moins fréquentables
Mon travail d’éditeur m’a amené récemment à entrer en contact avec le style de Céline. Quelques bribes de texte, placées en exergue d’un récit par un écrivain dont je publiais le premier livre, et tout de suite la surprise du langage. Je l’imaginais sans doute « classique », un peu à l’image de ces briques que j’ai abandonnées en cours de lecture par lassitude, un peu comme une messe dominicale qui n’en finirait pas. Et l’encens intolérable des mots qui montent à la tête. On se fait toujours de fausses idées de ce qu’on ne connaît pas. Et je constate aujourd’hui que j’ai si peu lu (un autre aveu, mais j’ai perdu le compte). Pour couper court, j’aurais pu dresser une liste d’épicerie et accompagner chaque titre d’une toute petite phrase. Mais il n’y a pas d’excuse possible. Que des choix qui s’exercent envers et contre, toujours.
En préparant cette chronique, je me suis interrogé sur l’objectif de la lecture. Son plaisir et sa nécessité, la place qu’elle occupe dans ma vie et ce qu’il y a de définitif en elle. Parce qu’une fois la pensée en marche, on ne peut plus rebrousser chemin. On ne peut plus abdiquer et évacuer ce qu’elle stimule et pourrit du même souffle. La quiétude n’est plus possible, me semble-t-il. J’écris et je me rends à l’évidence qu’il y a au fond si peu de vérités. Et que parler de l’écriture, de mon écriture, c’est dépouiller le dépouillement, enlever la mince couche de pudeur qui la recouvre encore. Le filtre de la fiction se perfore et ce n’est plus moi qui parle, mais plutôt cet autre, masqué puis démasqué, encore barbouillé de ses propres constructions et de ses contradictions. L’homme et l’uvre, et la distance qui les sépare. Dans ce contexte et dans le meilleur des mondes, seul le livre compte. Mais le lecteur – et je ne fais pas exception – éprouve ce besoin irrépressible de se nourrir d’anecdotes et de détails croustillants sur celui qui écrit. Qui sommes-nous à l’extérieur de nos livres ? J’aurais aimé connaître Louis-Ferdinand Céline, fréquenter l’homme et l’œuvre, le confronter aussi sur ses positions antisémites, chercher à faire la part des choses ou le renier tout à fait. Provocateur, insouciant ou raciste ? Rien n’est aussi simple. Comme beaucoup d’autres, il m’est facile de condamner à la lumière de l’Histoire. Cela nous donne bonne conscience, nous place en rupture avec cette part de ténèbres qui nous habite et nous effraie, parce que « L’enfer, c’est [toujours] les autres ». Souvent je me demande si j’ai le courage d’accompagner mon parti pris pour la vie et la justice de l’action qu’il appelle. En ce début de siècle où l’humanité répète inlassablement ses erreurs et se prélasse dans l’indifférence, que fais-je pour rétablir l’équilibre ? J’écris. Mais est-ce suffisant ?
Pris au premier degré, dans cet exercice qui consiste à raccorder l’écrivain à ce qu’il écrit, mes textes feraient de moi un type d’un pessimisme extrême, d’une tristesse consommée menant directement au suicide, seule solution possible au mal d’exister. Pourtant, je suis debout et vivant. Je pleure la mort des autres mais pas encore la mienne, et j’ai le loisir de m’interroger sur un « livre jamais lu ». Parce que le titre m’interpelle. Parce que tout réside dans le titre et qu’il faut le choisir avec soin. C’est là que réside, en fait, le regard de l’écrivain sur ce qu’il vient d’écrire. Et c’est peut-être la seule chose qu’il devrait dire sur son livre. Tout le reste participe du spectacle, de l’à-côté, du (dé)codage commercial, tout ce à quoi je me prête à chaque sortie de livre. Je n’en suis pas à un paradoxe près.
Je vis la nuit. Je fais corps avec le silence et l’obscurité. Je réfléchis à ma propre complexité. Le reste du temps, je me dédouble, j’occupe l’espace des conventions, je me donne de la matière à penser et la lumière m’absorbe. Ces temps-ci, je lis Cioran et je médite sur quelques aphorismes. En voici un, pour le plaisir du partage : « Seul est subversif l’esprit qui met en cause l’obligation d’exister; tous les autres, l’anarchiste en tête, pactisent avec l’ordre établi ».
Pour Céline, il me faudra attendre encore un peu. Choisir le moment propice. Une nuit, c’est la seule certitude. Une longue nuit pour reprendre d’un trait cette lecture que je me promets de faire depuis si longtemps. Je vous en reparlerai.
Stefan Psenak est écrivain, rédacteur en chef de Liaison et directeur des éditions L’Interligne.