France Daigle

France Daigle

Je ne connaissais pas l’œuvre de France Daigle avant de déménager en Acadie, à Moncton pour être précis, à l’été 1994. Curiosité, intérêt puis passion m’ont mené sur le chemin de la production artistique acadienne d’autant plus facilité que dès l’automne je devenais critique de cette production dans le quotidien L’Acadie nouvelle.

C’est ainsi que j’ai lu 1953, Chronique d’une naissance annoncée (1995). Le roman met en scène Bébé M. aux prises avec une maladie cSliaque qui la (on comprend vite qu’il s’agit de France Daigle) retient à l’hôpital sous les soins bienveillants de garde Vautour et le regard inquiet de sa mère tandis que le père vaque à ses occupations journalistiques au sein de L’Évangéline.

La structure du roman avait suscité ma curiosité par sa virtuosité et sa logique : huit chapitres, chacun divisé en huit temps, deux « intrigues » (Bébé M. en 1953, mais aussi Élizabeth « aujourd’hui »). À cela s’ajoutent plusieurs réflexions sur l’écriture qui mettent en scène, en l’absence de dialogues, la France Daigle devenue adulte.

De là, j’ai remonté son parcours. Les trois premiers romans sont à la frontière de la prose poétique et du récit romanesque. Sans jamais parler du vent (1983) traite de l’enfance. Chaque paragraphe occupe une page. Les phrases sont courtes, les textes évocateurs, porteurs des mille mondes qui habitent l’auteure. Le sous-titre donne le ton : Roman de crainte et d’espoir que la mort arrive à temps. Son troisième roman, Histoire de la maison qui brûle (1985), pousse plus loin la démarche formaliste. Le texte de la page gauche est placé en haut de la page, celui de la page droite en bas. Aucun texte ne dépasse quelques lignes. À la limite, on peut lire ce roman de différentes façons : les pages d’en haut, celles d’en bas, toutes les pages. La prose demeure poétique, la structure ferme, le thème sujet à des interprétations. Cette maison qui brûle peut symboliser la destruction de la première Acadie, tout il peut s’agir de notre feu intérieur, même si le roman raconte l’histoire d’une femme et de ses deux enfants, victimes de ce feu. Dans tous les cas demeurent la beauté des phrases, la richesse pourtant simple du texte.

Ces deux romans ont été adaptés de belle façon pour la scène par le collectif Moncton-Sable de Moncton qui a vu le jour en créant des pièces de l’auteure. D’une certaine façon la recherche esthétique de cette troupe rejoint les préoccupations formelles de la France Daigle de ces premiers romans. Ce qui est curieux, c’est qu’elle n’écrit plus du tout de la même façon quand ce collectif crée Moncton-Sable (1997) qu’elle écrit pour lui, pièce qui donnera son nom au groupe. Deux autres pièces suivent, Craie (1999) et Foin (2000). Cette trilogie se fonde sur la matière pour faire apparaître le texte. Et le théâtre se laisse envahir par des tonnes de sable, de foin ou par une installation qui permet de dessiner, avec des craies bien sûr, au sol.

Puis, pour revenir à mon histoire, arrive Variations en B et K (1985) publié non pas aux éditions d’Acadie comme les précédents romans, mais à la Nouvelle Barre du jour. Au texte du roman (si l’on peut dire) placé en haut des pages répondent en tout petits caractères des informations factuelles, scientifiques, historiques. Un va-et-vient entre l’imaginaire et le réel.

Et l’écriture de l’auteure change comme si le temps de l’exploration pure de la forme était terminé. Un peu comme si son apprentissage de l’écriture laissait la place à une expression plus personnelle, plus ouverte, plus confiante en son propre monde. Coédité par les éditions d’Acadie et la Nouvelle Barre du jour, La beauté de l’affaire (1991) introduit le changement, presque timidement, néanmoins l’écriture passe du registre poétique au romanesque.

L’affirmation vient avec La vraie vie (1993) et avec elle, les personnages. Coédité par les éditions d’Acadie et l’Hexagone, ce roman se développe dans un cadre strict : cinq chapitres divisés en deux parties, lesquelles se composent de dix segments. France Daigle construira tous les romans qui suivront autour de contraintes qui, paradoxalement, libéreront son écriture. Et puis apparaît Élizabeth que l’on retrouvera dans les deux romans suivants. Elle ne sera pas la seule à « se promener » d’un roman à l’autre, à s’immiscer dans des aventures qui ne sont pas les siennes, mais elle y apportera une couleur qui crée d’un roman à l’autre une résonance, une continuité, même si les choix formels et structurels seront très différents. Élizabeth, une Québécoise qui choisit d’exercer la médecine à Moncton. Élizabeth qui devient le premier véritable personnage de France Daigle. Ce roman est également celui où l’Acadie est explicitement présente, ce qui annonce ce qui va suivre.

L’Acadie est au centre de 1953. C’est elle le personnage principal, c’est son histoire et celle du monde dans lequel elle s’inscrit. Et le quotidien L’Évangéline dont on épluche presque systématiquement les éditions en donne le pouls. France Daigle n’avoue jamais être ce Bébé M., même si c’est évident. Elle est pourtant présente, tant dans la façon dont elle met en scène sa famille que par sa vision de l’Acadie.

Cette retenue disparaît dans Pas pire (1998). Elle devient le personnage principal de ce roman écrit à la première personne, utilisant jusqu’à son nom dans cette « fiction-réalité ». Élizabeth est toujours là, mais ce sont Terry et Carmen qui retiennent le plus l’attention en sus de France, qui doit se rendre en France pour participer à Bouillon de culture, elle qui souffre d’agoraphobie. Avec eux apparaît la langue vernaculaire de Moncton, le chiac, alors que l’écrivaine explore pour la première fois le dialogue. Première fois dans le roman, mais elle vient d’en commettre pour Moncton-Sable. Du théâtre, elle retient la parole, mais laisse au collectif l’exploration des sons, des matières et de l’espace. De fait, elle leur livre des squelettes de textes que le groupe fait siens. Par contre, sa quatrième pièce, Bric-à-brac (2001), sera davantage « écrite » et mettra en scène de véritables personnages (si ambigus et complexes soient-ils) qui parlent une langue familière (donc avec des incursions chiaques).

Arrivent Un fin passage (2001) et Petites difficultés d’existence (2002), les deux chez Boréal, construits autour du jeune couple de Moncton, Terry et de Carmen. Les dialogues y occupent une grande place, merveilleusement habités par le chiac, qui devient une véritable langue littéraire. La narration est en français standard avec la couleur acadienne, ce qui donne toute leur vigueur aux dialogues. On sent Moncton, on vit avec les personnages. Ces deux romans, tout en étant comme tous les autres très structurés et « encadrés » par des contraintes, respirent la vie.

Ainsi, d’un roman à l’autre, France Daigle interroge l’écriture, la forme, le sens même du roman. Et quand on refait son parcours depuis ses premiers poèmes – elle en a publié dès 1981, le premier avait un titre prémonitoire : « Poème impossible à finir » –, on ne peut qu’admirer la qualité de sa démarche de même que l’excellence de chacun de ses romans, pourtant fort différents les uns des autres. Si au début elle se cache derrière la forme, elle en arrive à la dominer et à s’affirmer dans toutes les facettes de son être et de son talent.

 


France Daigle a publié, entre autres : 
Sans jamais parler du vent, Roman de crainte et d’espoir que la mort arrive à temps, D’Acadie, 1983 ; Film d’amour et de dépendance, Chef-d’œuvre obscur, D’Acadie, 1984 ; Histoire de la maison qui brûle, Vaguement suivi d’un dernier regard sur la maison qui brûle, D’Acadie, 1985 ; Variations en B et K, Plans, devis et contrat pour l’infrastructure d’un pont, Nouvelle Barre du jour, 1985 ; L’été avant la mort, avec Hélène Harbec, Remue-ménage, 1986 ; La beauté de l’affaire, Fiction autobiographique à plusieurs voix sur son rapport tortueux au langage, Nouvelle Barre du jour/D’Acadie, 1991 ; La vraie vie, l’Hexagone/D’Acadie, 1993 ; 1953, Chronique d’une naissance annoncée, D’Acadie, 1995 ; Pas pire, (prix France-Acadie 1998, prix Éloizes 1998 et prix Antonine-Maillet’Acadie Vie 1999), D’Acadie, 1998 et Boréal, 2002 ; Un fin passage, Boréal, 2001 ; Petites difficultés d’existence, Boréal, 2002.

 

EXTRAITS

Élizabeth s’était sentie un peu moins coupable d’être médecin le jour où une cliente, une petite dame un peu âgée, lui a confié qu’elle trouvait merveilleux de penser qu’elle allait bientôt mourir. Parce qu’en choisissant la médecine, Élizabeth n’avait pas nécessairement opté pour la prolongation de la vie.
La vraie vie, l’Hexagone/D’Acadie, 1993, p. 24.

L’écriture d’un roman offre plus de latitude à la personne qui éprouve de la difficulté à s’en tenir aux faits. Le romancier a non seulement le droit de fabuler, il en a même le devoir. [ ] Néanmoins, pour écrire, le romancier a besoin de cette matière qu’est la réalité. Il a besoin de la réalité – et le langage fait partie de cette réalité – pour traverser le mur qui veut se refermer sur lui, mur qui ressemble étrangement au mur de la connaissance.
1953Chronique d’une naissance annoncée, D’Acadie, 1995, p. 61-62.

–  Je croyais que t’aimais mon chiac ? C’est une des premières affaires que tu m’as dit quante tu m’as rencontré.
– Ben, je l’aimais aussi. Je dis juste qu’asteure c’est pas pareil.
Terry monta aux barricades.
O.K., si on connaît les mots, là ça se comprend. Disons que je minderais pas de dire poêlonne à la place de frying pan. Ben quoi c’qu’arrive quante tu connais pas les mots ? Comme ball bearing ? Ou steering wheel ?
Tu sais pas comment dire steering wheel en français ?
Carmen ne voulait pas perdre patience, mais elle sentait qu’il était temps de crever l’abcès.
Je sais peut-être, ben quand même-ti, c’est pas un mot que je userais au garage. Ça dépend à qui c’que tu parles.
Carmen fut piquée.
Comme là ! Le mot userais ! T’aurais pu dire de quoi d’autre ! T’aurais pu dire « utiliserais » ! C’est ça que je veux dire ! On dirait que tu fais par exprès !
– …
– Ou en tout cas, tu te forces pas.
– …
Tu parlais mieux que ça en France.
Ben là, c’est pas pareil. Y nous connaissiont pas. Pis je parlais moins.
– …
Pis anyways, depuis quand c’est qu’y faut qu’on force pour parler notre langue ? Je veux dire, c’est notre langue. On peut-ti pas la parler comme qu’on veut ?
– …
–  Je veux dire, c’est-ti actually de quoi qu’y faut qu’on s’occupe de ?
Petites difficultés d’existence, Boréal, 2002, p. 149-150.

 

 

 

 

Publié le 5 avril 2011 à 15 h 10 | Mis à jour le 31 mars 2015 à 9 h 01