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Andrée Lacelle, une œuvre poétique en continuel déplacement

L’œuvre d’Andrée Lacelle est méconnue, mais ce n’est pas mérité. Certains, peut-être, considèrent cette poésie comme trop « hermétique ». La réception critique est en outre fort peu volumineuse, et c’est bien dommage. Mais on aurait tort de s’arrêter là… il y a tant à découvrir dans cette poésie qui cherche à dialoguer.

Andrée Lacelle, poète originaire de l’Est ontarien, écrit et vit maintenant à Ottawa. Depuis la parution de son premier livre en 1979, Au soleil du souffle, elle a publié une dizaine de recueils de poésie, en plus de diriger les récents Poèmes de la résistance, un recueil collectif paru chez Prise de parole cette année en réaction aux compressions du gouvernement ontarien de Doug Ford dans les services destinés aux francophones. En 2015, la maison d’édition sudburoise a également publié une rétrospective de l’œuvre poétique lacellienne, intitulée Sol ciel ciels sols, regroupant la plupart des poèmes écrits entre 1979 et 2011. Il s’agit d’une belle entrée en matière et d’une bonne façon de découvrir cette poète franco-ontarienne. L’ouvrage comporte une préface éclairante de François Paré.

La poésie de Lacelle est particulière, elle ne compte pas de référents identitaires ou géographiques précis, comme c’est souvent le cas chez d’autres poètes franco-canadiens qui lui sont contemporains. Le temps et l’espace sont toutefois bien présents dans son œuvre, agissant comme cadres à la pensée et au déplacement poétiques.

Une femme mouvante, toujours présente

J’ai découvert la plume de Lacelle d’abord et avant tout dans La voyageuse, un recueil paru en 1995 chez Prise de parole. Si le titre laisse supposer qu’on aura affaire à un personnage féminin voyageant aux quatre coins du monde, c’est plutôt une métaphore du chemin et du déplacement qui se déploie dans l’œuvre. Ce recueil invite le lecteur à suivre les pérégrinations d’un personnage féminin éponyme. Cette voyageuse ne se déplace pas d’une région ou d’un pays à un autre, mais migre dans un territoire abstrait, épuré de références géopolitiques. Les poèmes lacelliens évoquent par les métaphores du chemin et du voyage le déplacement intérieur de la voyageuse. Cette absence de référents identitaires ou spatiaux ouvre vers l’universel.

Dans La voyageuse, le personnage-poète, soit la « voyageuse » éponyme, est « soumi[s] à l’instant » et « collectionne les sensations de départ », ce qui pourrait expliquer ce qu’on perçoit comme son incapacité à contrôler son destin. Les nombreuses « sensations de départ » créent l’impression d’un éternel recommencement dans l’œuvre. Cette voyageuse ne semble s’enraciner nulle part, mais plutôt errer « [d]ans ce pays sans nom ». Ce personnage anonyme réapparaît plusieurs fois dans les poèmes d’Andrée Lacelle. Toujours une femme, jamais nommée, se déplaçant entre les poèmes… Dans La vie rouge, c’est une femme « passagère », dans Demain l’enfance, une « [f]emme des origines » et « sans visage ». Plus récemment, en 2017, Lacelle propose La visiteuse ; si le titre rappelle celui de La voyageuse, il introduit une nouvelle facette de la personnalité de cette femme anonyme : son rapport avec autrui.

Dialoguer avec l’Autre…

L’altérité est toujours présente dans l’œuvre d’Andrée Lacelle. Cette relation entre le soi et l’autre, entre la poète et le monde, se présente surtout comme espace de dialogue dans ses poèmes. Dans La visiteuse, des extraits de dialogues s’insèrent entre les fragments poétiques et même à l’intérieur de ceux-ci, l’autre étant toujours omniprésent. Le dialogue apparaît de façon plus concrète dans Survenance, un texte d’abord diffusé sur les ondes de Radio-Canada dans le cadre de l’émission Alexis Martin présente, le 10 décembre 2000, puis publié sous forme de livre aux éditions du Vermillon l’année suivante. Dans ce texte, deux personnages, Elle et Lui, se retrouvent et discutent de leur amour passé. Dans cette série de dialogues sans cadres spatio-temporels, les deux personnages se devinent, se complètent et se répondent, parfois, tels des échos : « ELLE. Où commence la parole, quand finit-elle ? J’affectionne le réel énigmatique et l’irréel sans mesure. / LUI. Oui, je sais, tu t’y sens à l’aise. Je pense à tous ces poèmes qui se terminent en queue de poisson ! Et moi qui rêve d’apothéose et de synthèse ! / ELLE. Légitime. Mais enfin, qu’y a-t-il de si exaltant dans le triomphe et les certitudes ? / LUI. Tiens, examinons la chose autrement : dis-moi, quand une œuvre est terminée, l’esquisse est-elle encore utile ? / ELLE. Que dis-tu ? Tu dois bien le savoir. Une sculpture comme un poème n’est jamais terminée. Ce qui est resté enfoui, ce qui dans l’œuvre, plane, flotte… »

Le dialogue dans Survenance devient parfois un prétexte pour proposer une réflexion sur l’écriture, sur la poésie. Et ce jeu de voix est parfaitement maîtrisé par la poète.

… et avec l’Art

L’œuvre lacellienne sait aussi dialoguer avec d’autres formes d’art, d’autres artistes. Évidemment avec d’autres poètes et écrivains, comme en témoignent les nombreuses citations en exergue parsemées dans les recueils, qui, encore une fois, témoignent de l’ouverture à l’Autre et au monde de cette poésie. Mais la poésie d’Andrée Lacelle dialogue surtout avec l’art. Dans plusieurs recueils, des reproductions d’artistes en arts visuels accompagnent les poèmes, les agrémentent en quelque sorte. Son plus récent recueil, La visiteuse, a d’ailleurs été écrit après la rencontre de la poète et de la sculpture L’objet invisible (Mains tenant le vide) de Giacometti au Centre Pompidou en 2007. Dès les premières pages, Lacelle résume l’importance de cette rencontre avec la sculpture de Giacometti : « Ce sera une rencontre au-delà de la rencontre, un jour de connaissance au fond de soi. Cette sculpture-vigie m’accompagnera désormais dans l’écriture de La visiteuse. Un détail en particulier magnétise mon attention : les mains tendues ».

On retrouve un dialogue similaire dans La voyageuse, où des photographies de Marie-Jeanne Musiol prennent place entre les poèmes et les différentes sections du recueil. Au premier abord, on ne sait que dire de ces photos d’une pierre, enchaînée à la terre, littéralement enracinée, qui, petit à petit, se libère, mais aussi se lie à un deuxième roc… Cette suite photographique de Musiol, intitulée Terrain improbable, illustre cet enlisement dont semble souffrir la voyageuse du recueil, cette difficulté à avancer et à aller vers l’autre. Enfin, des tableaux de Réjine Halimi et de Cyrill Bonnes accompagnent les textes de La lumière et l’heure et de La vie rouge, respectivement, offrant « une riche et singulière connivence » avec ces recueils (La lumière et l’heure, quatrième de couverture).

Entre l’éparpillement et le rassemblement

Si les poèmes d’Andrée Lacelle offrent plutôt des questions et des réflexions, ce serait dans les collaborations de la poète qu’on retrouve peut-être quelques réponses. En 2012, Lacelle codirige une anthologie poétique intitulée Pas d’ici, pas d’ailleurs. Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines. Dans la préface de l’ouvrage, elle réfléchit à sa position en tant que poète francophone en Ontario, particulièrement à la question de l’appartenance : « Est-ce que j’appartiens à l’éparpillement ? […] Au Canada français hors Québec, nous sommes un million de francophones dispersés sans territoire repérable. François Paré a vu dans La voyageuse, ‘un personnage féminin en veille et porteur d’une vision renouvelée du rassemblement’. Survenante au cœur enraciné, défricheuse et coureuse des bois, ni d’ici ni de là, un pas ici, un pas là, elle écrit un poème. Mais quel axe espace-temps traverse ce poème ? Car on dirait que plus un poème est de son temps moins il est de quelque part… Oui, je crois que la femme où qu’elle se trouve est une grande rapailleuse ».

Andrée Lacelle aime l’inversion, jouer avec le Sens, déplacer les mots sur la page, les reconfigurer dans une nouvelle façon de voir et de (mieux) comprendre le Monde. Chaque mot, chaque espace semble compté et mesuré. Sa poésie, sans artifice, mérite qu’on s’y attarde, lentement, mais sûrement, que chaque mot choisi prenne place dans notre imaginaire et ouvre la porte vers la multitude de possibilités qu’il peut nous offrir. Tel est le cadeau d’Andrée Lacelle dans sa poésie.


 

EXTRAITS

En cette heure vaste
avec la voix du vent
sur le sentier rocheux
la voyageuse se contemple à rebours
elle est l’une
elle est l’autre
elle franchit le paysage
La voyageuse, p. 74.

D’horizons connus inconnus survenant
La poésie s’évertue rapaille besogne
Rayonne autant qu’elle concentre
Et sa langue lucide fidèle muante
Pouissante nous soulève nous rassemble

Déjouons novembre noir
Place à la lumière
Vive
Poèmes de la résistance, p. 104.

[S]i le temps me pénètre, pourtant, il me reste étranger. Je marche à côté du temps. Et si j’en parle sans cesse, c’est qu’il m’échappe, alors que l’espace, partout en moi, se dit de lui-même. Mes mots l’habitent. Il me caresse. Et moi de même. Je ne lui échappe pas. J’aime l’espace.
La lumière et l’heure, p. 15.

La passagère désire
le carnaval des ventres et ses cris virtuels
une passagère désire
tout ce qui brûle sous le ciel
La vie rouge, p. 67.

Publié le 17 octobre 2019 à 10 h 30 | Mis à jour le 19 mars 2020 à 14 h 29