Nuit blanche

Redéfinir la masculinité à la cabane à sucre
par Christine Comeau

Le temps des sucres  de Martine Desjardins

Date de parution
Avril 2025

Éditeur
Alto

Critique publiée le
5 novembre 2025
 
 

Des romans gothiques aux mythes grecs, Martine Desjardins sait toujours trouver, dans les formes littéraires du passé, des outils pointus et incisifs pour disséquer nos peurs collectives et nos plus vilains défauts. Avec son roman Le temps des sucres, publié chez Alto en avril 2025, l’autrice nous propose cette fois-ci un pastiche de folk horror – « horreur folklorique » – à la sauce québécoise, une imitation ludique bien sucrée au sirop du pays.     

À la suite du décès d’un père qu’il a peu connu et des sommations intempestives d’un grand-père qu’il connait encore moins, Guillaume quitte son milieu naturel citadin et retourne dans son village natal afin d’assister aux obsèques et de régler la succession. À l’érablière de son aïeul, il fait la connaissance des hommes de sa famille – des hommes bien virils qui chassent l’ours, qui buchent du bois torse nu et qui se battent pour un oui ou pour un non. Mais pour s’intégrer au clan Lacerte, tissé serré comme une ceinture fléchée, Guillaume doit faire ses preuves : « [un] vrai homme il faut que ça se mesure à la nature ». Vivre à la dure lui permet de mettre au jour des facettes de sa personnalité que la vie en ville l’avait contraint à ensevelir sous une couche de mondanités. Tandis que la récolte d’eau d’érable se transforme en véritable parcours initiatique, quelque chose gronde dans le sol de la forêt. Le terreau dans lequel les racines des érables Lacerte puisent leurs forces abrite des secrets anciens, qui, eux aussi, ont été enfouis et qui s’apprêtent à refaire surface.

L’histoire de l’étranger venu de la ville qui débarque à la campagne et se trouve confronté à une communauté aux mœurs étranges ou à des puissances occultes est un schéma narratif très répandu dans les œuvres associées au folk horror. Ce terme a été utilisé pour la première fois pour décrire un sous-genre du cinéma d’épouvante anglais apparu dans les années 1970. La contreculture de la décennie précédente, prônant le retour à la terre, les valeurs environnementalistes et les pratiques spirituelles ésotériques, a contribué à populariser les thèmes sur lesquels il se fonde. Dans les œuvres de folk horror, les paysages ruraux, les manières de faire rustiques, les rituels païens et les superstitions de grand-mères s’opposent aux modes de vie et aux croyances modernes. En fait, un rapport ambivalent au passé sous-tend tous les motifs développés dans ces fictions d’épouvante – et on peut aisément affirmer qu’au Québec, on s’y connait en relation conflictuelle avec le passé! 

Le folklore québécois, riche en loups-garous et en diableries de tous genres, constitue une source d’inspiration illimitée pour le folk horror. Pourtant, le terme semble avoir été attribué à très peu d’œuvres d’ici. Il suffit toutefois de penser aux Enfants du Sabbat de la grande Anne Hébert (Éditions du Seuil, 1975), par exemple, pour réaliser que le genre fait peut-être davantage partie du paysage littéraire québécois qu’on pourrait le croire au premier abord. L’intrigue de ce classique moderne se balance sur un fil tendu entre présent et passé, entre prières et maléfices, entre civilité et sauvagerie. Sa structure dichotomique n’est pas sans rappeler les caractéristiques du sous-genre qui nous intéresse. Comme dans le roman d’Anne Hébert et dans de nombreuses œuvres d’horreur inspirées par le folklore, le religieux occupe une grande place dans Le temps des sucres. En effet, une seconde trame narrative se développe, en filigrane de la première, dans la correspondance d’un moine trappiste venu fonder une communauté religieuse dans l’arrière-pays vers le milieu du dix-neuvième siècle. L’ecclésiastique y raconte l’hostilité de la nature environnante, mais surtout les efforts fournis par les hommes de la congrégation pour la dompter. Ces derniers ont abattu les arbres, dessouché et épierré la terre, puis bâti une église au cœur de la forêt… Jusqu’à ce qu’un mal étrange – un mal venu des bois – commence à se répandre parmi les moines: « Il était clair que cette forêt sauvage n’entendait pas être évangélisée. »

Comme le souligne l’écrivain Andrew Michael Hurley dans un article publié dans The Guardian, « il y a un prix à payer lorsqu’on dérange la terre1 ». Selon lui, l’horreur, dans le sous-genre dont il est question ici, surgit souvent lorsque l’entente tacite existant entre une communauté et un lieu n’est pas respectée, lorsque l’équilibre entre donner et recevoir est rompu. Dans Le temps des sucres, les hommes de la famille Lacerte prennent sans jamais donner en retour. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort d’un cerf dont la ramure s’est emmêlée dans les tubulures de l’érablière. L’animal pendu fait office de tribut, un sacrifice réclamé par la forêt, car « [comme] tout ce qui est précieux, le sirop d’érable requiert un prix de sang ». 

La journaliste Michelle Nijhuis affirme que, « dans le folk horror, la menace vient habituellement des profondeurs du passé ou des profondeurs de la terre, des atrocités qui ont été enfouies, des croyances qui ont été réprimées ou parfois même du territoire lui-même2 ». Le genre s’ancre donc dans la culture locale, et c’est bien ce que Martine Desjardins réalise en plantant sa fiction dans un décor on ne peut plus québécois: une cabane à sucre. Le repas qui y est servi n’a cependant pas grand-chose à voir avec les traditionnelles fèves au lard ou les patates rissolées; il prend plutôt l’allure d’une Cène bacchanalesque. Ce repas ritualisé partagé entre hommes scelle le lien établi tout au long du roman entre les velléités évangélisatrices de nos ancêtres et l’arrogance traditionnellement associée à la virilité. À l’image du Vénérable, un érable géant dominant toute la forêt avoisinante, ou des premiers colons venus défricher la région, les hommes de la famille Lacerte sont de fiers conquérants. Ils dévorent à pleines dents le fruit de leurs chasses illégales en s’écriant : « Pourquoi manger des cosses quand on peut manger des gosses? » Le grand-père de Guillaume est par ailleurs taxidermiste à ses heures – une autre façon d’assujettir la forêt sauvage. 

En renouant avec ses racines paternelles, Guillaume fait la découverte d’un monde ultramasculin. Des femmes de sa famille nouvellement trouvée, il ne connaitra que les tartes. Dans la maison du clan Lacerte, « ni rideaux, ni coussin, ni vase à fleurs » ne trahissent une quelconque présence féminine: « L’absence de photos rappelant les naissances ou les mariages d’êtres chers accuse un manque flagrant de sentimentalité. » La masculinité traditionnelle esquissée à gros traits dans le roman est de toute évidence caricaturale. Les hommes du clan Lacerte semblent grossiers et même brutaux. Leur milieu de vie, fait de motoneiges et de bars de danseuses, est décrit comme un désert culturel. Le regard ainsi posé sur les habitants des régions rurales peut paraitre peu flatteur, mais il ne faut pas oublier que, dans le folk horror, les stéréotypes sont des outils employés pour créer une tension narrative et instiller la peur. Ce procédé a été nommé urbanoïa – « paranoïa urbaine » – par la théoricienne de l’horreur Carol J. Clover3 et peut se définir comme l’exploitation de la peur ressentie par les citadines et citadins face aux régions éloignées et à leurs habitantes et habitants. Le procédé, qui prend appui sur la peur de l’Autre, repose sur une dynamique selon laquelle les gens de la ville seraient « comme nous », tandis que les gens de la campagne sont présentés comme l’altérité dont il faut se méfier. En insistant sur le clivage culturel existant entre Guillaume et la famille de son père, l’autrice joue habilement avec les codes de l’horreur et s’en sert pour créer une satire de la masculinité. 

D’ailleurs, le personnage de Guillaume n’échappe pas non plus au cliché. S’il apparait plus sympathique que le reste de sa parenté, le modèle masculin qu’il incarne n’est pas non plus idéalisé. C’est un intelloà la santé fragile, qui manque d’assurance et ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts. À l’image de la cabane dans les arbres de son enfance que son père absent ne s’est jamais donné la peine de terminer, la passation des savoirs virils est une œuvre inachevée en ce qui le concerne. D’abord partagé entre le mépris et l’envie face au manque d’inhibition des hommes de sa famille, Guillaume prend rapidement gout à la liberté qu’autorise la camaraderie masculine. Il apprend à cracher, à caler sa bière et à dépiauter le gibier. Mais il finit aussi par découvrir à ses dépens que « l’émulation et la permissivité » favorisées par l’entre-soi peuvent rapidement faire dégénérer les choses. Et finalement, c’est dans ce huis clos surchargé en testostérone que naitra la véritable horreur à l’œuvre dans le roman. 

Le thème de la transmission des traditions développé au fil de l’histoire vient subtilement poser la question de notre héritage collectif. Au Québec, comme partout en Amérique, l’histoire du territoire est riche et complexe, empreinte d’une fierté entachée par une violence coloniale qu’on a tenté d’effacer, mais qui, toujours, menace de réapparaitre. Peut-être qu’au fond, ce qui nous effraie le plus, dans le silence des forêts ou la solitude des grands espaces, c’est de voir émerger les vérités que la vie moderne nous a permis d’oublier. Dans Le temps des sucres, la collecte d’eau d’érable constitue en soi un symbole fort. La tuyauterie tendue entre les arbres ne figure-t-elle pas une vaine tentative de harnacher le printemps, un filet visant à empêcher la sève du renouveau de sourdre de la terre? Le roman de Martine Desjardins agit comme un avertissement, un rappel que ce qu’on tente de réprimer finit toujours par se libérer, que les puissances endormies finissent toujours pas se réveiller. 

En abordant la masculinité toxique, les dérives de l’Église ou le pillage éhonté de nos ressources naturelles, Martine Desjardins n’hésite pas à toucher aux sujets qui font mal et prend peut-être même un malin plaisir à les grattouiller du bout de sa plume aiguisée. Mais malgré le sérieux des thèmes abordés, le roman, qui fait un peu plus d’une centaine de pages, demeure d’un abord facile. Et même si l’autrice emprunte à un sous-genre de l’horreur, le tout prend davantage l’allure d’un jeu stylistique. C’est avec beaucoup d’humour et un brin d’irrévérence que l’autrice déconstruit le patriarcat sur fond de rigodon, et ce, à notre plus grande satisfaction. Il est peut-être bon de mentionner que certains passages pourraient tout de même heurter les sensibilités de certaines personnes – cela demeure, après tout, un roman d’horreur. 

Même si certains observateurs ou certaines observatrices, comme l’auteurice Payton McCarthy-Simas, annoncent la fin prochaine de cette période prolifique4, on constate que le folk horror connait une résurgence depuis le milieu de la décennie 2010, après avoir été repopularisé grâce à des films comme The Witch(Robert Eggers, 2015) ou Midsommar (Ari Aster, 2019). À ce titre, on peut affirmer que le roman dont il est question ici s’inscrit dans une mouvance actuelle. Dans son documentaire Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror (2021), la réalisatrice Kier-La Janisse affirme que, dans ce genre de fiction, « l’idée du changement et de la peur que ce dernier peut instiguer est toujours centrale5 ». Selon elle, nous nous racontons des histoires qui évoquent les rites anciens et les traditions parce que nous nous accrochons au passé mais, ironiquement, ces histoires d’horreur inspirées par le folklore nous aident à nous adapter aux changements, lesquels sont inévitables. Selon les Lacerte, le sirop d’érable, qui « fait partie de notre identité nationale », doit rester pur. Mais on ne peut pas empêcher la marche du changement indéfiniment. Il est peut-être temps de nous départir de certaines de nos traditions, figées depuis trop longtemps comme de la tire qui nous colle aux doigts. Le temps des sucres de Martine Desjardins contribuera peut-être au dégel printanier que la société québécoise attend. Chose certaine, vous ne regarderez plus vos crêpes dominicales du même œil après l’avoir lu!

 


1. Traduction libre. HURLEY, Andrew Michael. « The New Folk Horror: Nature Is Coming To Kill You! », The Guardian, [en ligne], 31 octobre 2024. https://www.theguardian.com/books/2024/oct/31/horror-villain-nature . Retour

2. Traduction libre. NIJHUIS, Michelle. « In the Resurgence of Folk Horror, We Are the Villains », Literary Hub, [en ligne], 14 février 2022. https://lithub.com/in-the-resurgence-of-folk-horror-we-are-the-villains/ . Retour

3. CLOVER, Carol J. Men, Women, and Chainsaws: Gender in the Modern Horror Films, Princeton University Press, 1992. Retour

4. McCARTHY-SIMAS, Payton. « A24’s Folk Horror Boom and Bust », The Brooklyn Rail, [en ligne], avril 2022. https://brooklynrail.org/2022/04/film/A24s-Folk-Horror-Boom-and-Bust/. Retour

5. Traduction libre. Woodlands Dark And Days Bewitched: A History of Folk Horror, [enregistrement video], réalisatrice : Kier-La Janisse, Los Angeles (Californie, États-Unis), Severin Films, 2021, DVD (192 minutes). Retour