Nuit blanche

Rassembler les sorcières : la poésie occulte comme forme de résistance
par Ivoire Nadeau

Incante : Manifeste  de Audrée Wilhelmy

Date de parution
24 septembre 2025
 
Éditeur
Leméac Éditeur
 
Critique publiée le
7 janvier 2026

En septembre 2025 est paru Incante : Manifeste (Leméac), le premier recueil de poésie de l’écrivaine et artiste québécoise Audrée Wilhelmy. Ce texte à la fois enflammé et raffiné s’inscrit parfaitement dans l’œuvre de l’autrice tant sur le plan stylistique que thématique. Une partie du recueil a été finaliste au Prix de poésie de 2023 de Radio-Canada et, déjà, on reconnait les traits qui lui ont valu les éloges du jury : le vocabulaire riche, l’appel saisissant du ton direct ainsi que la puissance d’images évoquant des époques où mythes et folklores régissaient les vies humaines. C’est une œuvre courte qui, sur le plan formel, se détache du corpus narratif de l’écrivaine, mais qui reprend habilement certains thèmes caractéristiques de son imaginaire, tels que la solidarité féminine (« sois celle qui fléchit les routes/[…]/arase-les/pour les chevilles/de celles qui te suivront » [p. 35]), les éléments naturels comme source de savoir (« tu sais/retrouver les territoires amis/les fougères copulatoires/les suaves bosquets » [p. 55]; « calcule / l’algèbre inouïe des soleils/qui t’ont engendrée/qui toujours t’étançonnent » [p. 67]) ainsi que la tension intime entre vulnérabilité et résistance (« sans maître / sans peur / gravis / tombeaux/ et gravats » [p. 51]). 

Dès le titre, la personne lectrice est interpellée par l’adresse à la deuxième personne employée dans ce recueil-manifeste : on lui demande d’incanter, soit d’opérer un charme ou un sortilège à l’aide de paroles magiques. La dimension « manifeste » se déploie dans la présence chargée des verbes à l’impératif qui nous somment de chanter, de revendiquer, de célébrer un féminin aux nombreux visages. On y retrouve divers portraits de femmes, certains explicitement glorieux (« mères », « reines », « puissantes », « aïeules ») et d’autres, forces tranquilles rappelant les invisibilisées et travailleuses oubliées, « les innombrables/courbes au-dessus des chaînes/contraintes/attachées à leur machine » [p. 33]). De « la mue des serpents » et des cendres (souvenirs des « filles sorcières ») se dressent les vestiges des femmes du passé et de leurs tribulations. Elles traversent le recueil et nous encouragent à garder courage, à continuer à aller de l’avant pour mieux honorer l’héritage qu’elles nous ont laissé.

La majorité du recueil est constituée de courts poèmes, de brèves formules scandées comme des incitations à une prise de conscience personnelle ou à la reconnaissance d’un savoir archaïque lié à la nature et à ses cycles. Après un premier poème en ouverture, le manifeste se divise en onze sections, chacune délimitée par des espaces vierges, sauf pour un passage poétique en bas de page : c’est là que prend forme le lieu ritualistique. Le lecteur ou la lectrice peut se poser un moment dans ces recoins peuplés d’objets sacrés, le temps d’assimiler ce qui a été convoqué précédemment : le plaidoyer d’une voix à la fois indocile et maitrisée, empreinte d’une fougueuse vitalité. Ailleurs, les mots trônent fièrement au milieu des pages, souverains et dénués de ponctuation. Le texte est plein d’une invitation à nous honorer nous-mêmes, à trouver de la puissance autant dans nos propres blessures que dans l’esprit de communauté. Figures humaines, animales et végétales surgissent et se rencontrent, se succédant comme des alliées essentielles au rite qui se déroule au fil du recueil. 

L’univers qui s’ouvre à nous dans Incante est celui d’une féminité mystique : les fluides du corps s’amalgament à la matière inorganique comme le langage poétique entre en relation avec l’objet concret. Ceci est d’autant plus évident lorsque sont mis en parallèle le texte et l’exposition d’art de Wilhelmy présentée à la Maison de la littérature (Québec, QC). On connait déjà chez l’écrivaine une capacité à manier différentes formes poétiques – les mots, bien sûr, mais aussi l’image, les objets, la gravure et les travaux d’aiguille. Prenons par exemple le livre d’artiste Sépulcre, paru en 2022, exemplaire unique rassemblant plus de 1150 noms de filles et de femmes assassinées depuis le drame de la Polytechnique en 1989. Sobres et monochromes, les lettres tapées à la machine à écrire coexistent avec les rubans de dentelle, le lin et les ombres peintes. Avec l’exposition Incante, l’écrivaine semble concrétiser un projet de longue allure, celui de tirer hors du texte les métaphores textiles et graphiques de ses œuvres littéraires, nous permettant ainsi de voir prendre forme sa puissante et souvent bouleversante poétique visuelle. 

Les talismans de l’exposition Incante sont l’incarnation physique des poèmes-sortilèges présents dans le recueil. Le rouge violacé des betteraves et du sang devient celui des délicates pierres et métaux ornant le crâne d’un animal défunt; l’écho morcelé d’un chœur sororal se retrouve dans le bois, les fibres et l’encre noire. La dimension incantatoire est synonyme de transformation, autant dans le recueil que dans l’exposition : le rite s'opère lorsque la lecture est entamée, quand le regard se pose sur une première œuvre. L’art devient une porte d’entrée vers un espace liminaire où le sacré et le profane coexistent, où l’imaginaire prend le dessus sur la réalité. C’est aussi là que se déploie la mythologie dense de l’autrice, qui se constitue dès son premier texte Oss  et qui continue de s’élaborer encore aujourd’hui. 

Dans les différents visages qui surgissent du recueil prédomine celui de la sorcière (« sœurs occultes » et « d’ombre », « filles sorcières »). À la fois individuelle et collective, cette apparition au sein de l’univers énigmatique du recueil ne nous surprend pas. On y retrouve l’écho de d’autres figures féminines des romans de l’autrice (entre autres Peau-de-Sang du livre éponyme, Mie de Corps des bêtes, Daã de Blanc résine). Elles sont des femmes qui se définissent hors des limites physiques et symboliques de la société. Ce sont celles qui prospèrent en rizière du monde civilisé, qui dialoguent avec les plantes et les bêtes et font fi des jugements d’autrui : celles qui n’obéissent ni aux dogmes religieux ni au patriarcat. Elles sont celles qui ont choisi l’ostracisation pour vivre librement. La femme-nature dotée de pouvoirs magiques fait partie de l’imaginaire collectif depuis des siècles : elle est protéiforme, parfois bienveillante, parfois redoutable. C’est depuis l’essai La Sorcière de l’historien Jules Michelet que l’on conçoit la sorcière comme un être persécuté par des institutions aux motivations douteuses (maintenir le pouvoir religieux en place, freiner les avancées scientifiques, s’enrichir, etc.) plutôt que comme un individu excentrique et dangereux. À partir de là s’est tissé, peu à peu, le lien entre la persécution des femmes jugées non-conformistes et la domination masculine. Aujourd’hui, l’intérêt qui est porté à la sorcière a été propulsé par Sorcières : la puissance invaincue des femmes  de Mona Chollet, texte féministe qui retrace son histoire du Moyen Âge jusqu’aux astrologues et cartomanciennes virtuelles de notre époque. Depuis, en moins d’une décennie, notre interprétation de cet être a évolué à une vitesse désarmante. Parfois recluse et herboriste, elle est aussi influenceuse et vendeuse de sortilèges sur Etsy, mettant à profit ses dons pour assurer sa survie.  

En outre, la sorcière a longtemps été associée à des discours progressistes célébrant l’égalité entre les sexes ainsi que la protection de l’environnement. Aujourd’hui, on la retrouve aussi dans des discours plus conservateurs qui profitent de l’association entre féminin et nature pour ériger en modèle la femme intuitive, passive, apte à reconnaitre sa place au sein du couple hétéronormatif et de la société. Lorsque l’on décide qu’il existe un rapport à la nature ou à une spiritualité spécifiquement féminine, on court le risque de glorifier un essentialisme qui réduit les femmes à leur biologie. C’est sans doute ce que la sorcière redoute le plus : qu’on prétende circonscrire ce qu’elle est en réduisant ses mystères à une définition essentialiste qui nie la pluralité des expériences féminines. Incante est donc une œuvre à la beauté indéniable qui surgit dans un contexte où l’association entre féminin, magie et nature est marquée par la contradiction. L’univers de Wilhelmy, assez éloigné des discours idéologiques qui l’entourent, demeure une splendide ode à la sororité et à un monde naturel insoumis.