Qu’on écoute la personne qui parle
par Charlie Bourgeois
On exclut la personne qui parle de Sonia Bolduc
Date de parution
30 mars 2026
Éditeur
Hurlantes éditrices
Critique publiée le
13 octobret 2026
Lien d'affiliation
leslibraires.ca
La violence ne repose pas uniquement dans les gestes posés, mais aussi dans l’impossibilité de les nommer sans crainte.
Dans on exclut la personne qui parle, publié en 2026 aux éditions Hurlantes éditrices, Sonia Bolduc s’intéresse à la zone trouble où l’on doute de ses souvenirs, où l’on minimise ce que l’on a vécu, où l’on apprend progressivement à se taire. Le recueil explore les mécanismes collectifs et intimes qui participent à l’effacement des victimes de violence, particulièrement des femmes et des enfants, dans une écriture traversée par la mémoire et l’héritage familial.
La force du livre réside dans sa structure en entonnoir, qui organise le récit autour des pronoms personnels. Le recueil fait ainsi passer le lectorat d’une parole collective, anonyme et diffuse à une parole de plus en plus intime et singulière, en traversant successivement les « on », « ils », « elles », « vous » et « nous », avant de se rapprocher des « il », « elle », « tu » et, finalement, du « je ». Chaque changement de pronomresserre progressivement le point de vue et réduit la distance entre le lectorat et le sujet lyrique. Cette progression est perceptible dès le premier chapitre, intitulé « on », où le sujet énonce : « on se réfugie / lentement / dans le silence » (p. 12) Dans le dernier chapitre, intitulé « je », le sujet lyrique affirme plutôt : « je m’habitue / à / la honte » (p. 107). Le passage du « on » au « je » illustre ainsi les deux extrémités de cette structure en entonnoir, qui conduit progressivement le lectorat d’une parole collective à l’expression d’une expérience singulière et profondément intime. La structure du livre accompagne alors un rapprochement progressif vers une expérience de plus en plus vulnérable, comme si chaque changement de pronom permettait au sujet lyrique de se rapprocher d’une vérité qu’il tente, lentement, de rendre habitable.
Dès le titre, une ambigüité fondamentale s’impose : on exclut la personne qui parle. Qui est ce « on » ? Une société entière, une famille, un couple, ou encore la personne elle-même, lorsque la violence a été intériorisée ? Cette indétermination dit quelque chose sur un système où la responsabilité se dissout dans l’anonymat, pendant que la parole de la personne qui parle demeure isolée, constamment mise en doute. Le « on » devient alors la représentation d’un effacement, où la violence s’exerce sans jamais être pleinement attribuable. Le pronom impersonnel permet de désigner tout le monde et personne à la fois, tout en laissant entrevoir la manière dont les discours et les rapports de pouvoir peuvent être intériorisés par la personne qui les subit.
Dans le premier chapitre, ce « on » agit comme un mécanisme de déformation du réel : on minimise, on oublie, on réécrit. Sonia Bolduc écrit :
>« on parvient à se convaincre
que rien de
tout ça
n’est
jamais
arrivé »
(p. 11)
La violence se loge ici dans le modelage progressif de la mémoire. Ne pas être cru·e transforme le rapport à soi-même, jusqu’à rendre incertain ce qui a bel et bien été vécu. À cette instabilité s’ajoute une stratégie de survie : la réinvention. L’imaginaire, peuplé d’objets de culture populaire, devient un espace de recomposition du réel, une manière de rendre le passé davantage supportable :
« on se réinvente
des versions pleines d’aventures
de gommes balloune de quick aux fraises de pop tarts de carrés
aux rice krispies et de molles trempées dans le chocolat
de monstres en peluches
et d’héroïnes en latex qui ne sont pas réellement nos mères
mais si
un peu quand même »
(p. 13)
Plus le texte progresse, plus il abandonne les espaces collectifs, les formulations floues, la protection, l’anonymat qu’offre le « on ». Aux chapitres suivants, le recueil se resserre autour des relations humaines. Avec les « ils » et « elles » apparaissent les dynamiques genrées du quotidien. Pendant que les hommes conservent « l’autorité de la colère » (p. 19), « elles » apprennent à se contenir, à ne pas déranger, à disparaitre en partie de leur propre récit. Rassemblant les femmes socialisées au silence, à la retenue, à la prudence émotionnelle, ce « elles » devient à la fois collectif et effacé, solidaire et contraint.
Par la suite, les chapitres « vous » et « nous » rapprochent le lectorat de la cellule familiale. Le « vous » renvoie aux parents, tandis que le « nous » donne la parole aux enfants. Cette organisation permet de donner de plus en plus de place aux voix souvent mises de côté.
Le chapitre « il » marque quant à lui une rupture nette. Il ne mérite qu’une infime place dans le récit. On lui fait déjà assez de place dans les médias, dans les lieux publics et dans la sphère privée. Ce refus de centraliser la figure masculine inverse la logique narrative habituelle : plutôt que de reconstruire la complexité de la figure masculine, de lui donner la parole, de l’excuser, de tenter de le comprendre, l’autrice choisit de déplacer le regard vers celleux qui en subissent les conséquences. L’espace narratif est volontairement réorienté vers celleux qui en sont le plus souvent exclu·e·s.
Ensuite, le chapitre « tu » se présente comme une plainte adressée à la mère et met en lumière une relation marquée par l’épuisement et la transmission de la souffrance. La parole familiale, intergénérationnelle, se voit traversée par la fatigue et la douleur.
Avec le dernier chapitre intitulé « je », le recueil atteint son point de plus grande proximité, de plus haute vulnérabilité avec le lectorat. Le « je » apparait tardivement, non pas comme une affirmation confiante, mais comme une voix construite dans l’hypervigilance et la peur. Cette voix d’enfant a conscience que sa place dans le monde a un prix, que sa vie est liée à celle d’une autre personne :
« je m’endors et me réveille
à ton chevet
depuis
le début de ma vie
la fin de la tienne »
(p. 104)
on exclut la personne qui parle met en scène moins une prise de parole assumée qu’un lent déplacement vers elle. Le passage du « on » au « je » ne relève pas d’une simple progression stylistique : il dit la difficulté même de prendre en charge son propre discours lorsqu’on a été habitué·e à douter de sa propre parole, de sa propre vérité. Dans ce mouvement de resserrement, le recueil montre que prendre la parole, notamment pour les femmes, les enfants et les victimes de violence, constitue déjà un extraordinaire succès.
