Prendre les armes et affronter l’hiver
par Ivoire Nadeau
Saint-Nicolas-des-marins de d’Alex McCann

Date de parution
19 janvier 2026
Éditeur
Alto
Critique publiée le
20 mars 2026
Prendre les armes et affronter l’hiver
Quand on pense aux espaces qui représentent le mieux l’imaginaire québécois, il est impossible de faire abstraction de l’hiver. Dans les textes littéraires, les étendues blanches, le silence et la glace sont bien plus qu’un décor dans lequel agissent les êtres humains. Cette transformation de la nature « devient elle-même un actant, un élément central de l’intrigue1 ». Cette façon de représenter l’environnement comme une entité avec un pouvoir d’agir sur le monde se manifeste dans certains textes québécois où l’on ressent une forte sensibilité au vivant autre qu’humain.
Considérant le caractère cyclique des saisons au Québec et la brutalité de l’hiver qui dure souvent bien plus longtemps que les trois mois que le calendrier lui suppose, on peut comprendre pourquoi cette période, à cause des températures parfois extrêmes, de la claustration qu’elle engendre et de la luminosité restreinte, est souvent représentée comme asphyxiante. Dans la littérature, le motif de l’hiver aliénant et rude perdure dans notre imaginaire. On le retrouve dans plusieurs romans qui ont marqué l’histoire littéraire, comme Kamouraska (1970) d’Anne Hébert ou L’hiver de force (1973) de Réjean Ducharme et dans des œuvres contemporaines, comme Hivernages (2016) de Maude Deschênes-Pradet, Le poids de la neige (2016) de Christian Guay-Poliquin ou encore Encabanée (2018) de Gabrielle Filteau-Chiba. C’est dans cette lignée symbolique que s’inscrit Saint-Nicolas-des-marins2, roman d’Alex McCann, paru aux éditions Alto en janvier dernier.
Glaciale hostilité et temps suspendu
Empruntant aux logiques du conte, le roman de McCann est un récit où le réel est subjugué par le merveilleux et où la mort, rancunière, a décidé de ne plus effectuer son devoir, laissant agoniser ad vitam aeternam celleux attendant le trépas. Le temps est suspendu, le monde est en dormance : c’est l’hiver. Celleux qui survivent se retrouvent emprisonnés dans une période liminaire : « La lune est haute et pleine, comme chaque nuit depuis le Froid. Elle ne bouge pas. » (p. 39). Rien ne garantit une continuité du cycle habituel de la nature. Dans Saint-Nicolas-des-marins, la saison froide joue un rôle fondamental. L’apparition du « Froid », dans le roman, marque le début d’une période liminaire qui transforme le paysage, mais surtout les êtres vivants qui l’habitent. Et personne ne s’en sort indemne.
Les descriptions, empreintes d’une poésie vaporeuse, nous plongent dans un univers presque eschatologique où la fin est une congélation qui paralyse tout mouvement, mais ne tue rien.
« Dehors, il fait un temps de mauvais présage. Les bateaux qui mouillaient dans le port ont explosé sous la pression de la glace qui a fait se casser leurs coques. Des marins malchanceux sont tombés au moment du gel et sont restés prisonniers du froid […]. Les plantes se sont figées, prises par surprise. Les fleurs, rendues trop lourdes par le poids du frimas, se sont séparées des tiges et se sont fracassées en éclats. » (p. 11)
Chez McCann, l’hiver est d’une part représentatif d’une nature intransigeante qui punit toustes également. C’est la saison qui sur le plan symbolique représente le plus adéquatement l’idée d’une rupture, de la fin d’un cycle. Cette étape essentielle précède la transition vers un nouvel état et est donc un moment qu’il faut traverser pour se renouveler. D’autre part, le froid, par l’intense précarité qu’il crée, annihile la tolérance et alimente la haine. Dans le roman, l’escalade de la violence qui prend place au sein de cette période de gel est un moment charnière qui, sur le plan social, montre au grand jour ce qui se cachait derrière la bienséance et les apparences trompeuses d’un ordre maintenu par le mensonge. L’arrivée de cet hiver perpétuel engendre aussi une insécurité matérielle qui met en péril la survie du village. Dans ce climat d’incertitude nait la peur de la famine qui révèle alors la cruauté féroce qui peut-être habite chaque personne, si l’on réfléchit dans une logique hobbesienne aux comportements humains en situation de survie3. Le protagoniste, Nico, témoigne avec cynisme de cette brutalité dont il est à la fois victime et témoin. À la vue de Prune, enfant sacrifiée au froid, il réalise que pour le village, les « sorcières, leurs fils et tous ceux qui sont assez maudits pour les côtoyer peuvent bien mourir de faim » (p. 55), une constatation qui nourrit alors sa propre soif de vengeance.
Marginalité et rite de passage
Nico, le protagoniste, regarde s’abattre cette terreur environnementale avec une nonchalance qui nous dit dès le départ que nous n’avons pas affaire à une figure héroïque conventionnelle : « Aujourd’hui, ma mère morte a froid, les quelques marins qui restent ont froid et moi, je m’ennuie » (p. 12). Il est fils d’une sorcière et ostracisé par les villageois de Saint-Nicolas-des-marins, mais aimé de celleux qui se trouvent dans la marge. Seul, au départ, dans le phare qui surplombe la mer et le village depuis la mort de sa mère, il prend soin des individus écartés, qui ne sont pas « les plus méritants, les bons croyants » (p. 55), qui n’obéissent pas aux normes rigides d’une petite communauté ordonnée et méfiante des étrangers et étrangères.
Le rôle de paria que font porter les villageois à Nico ne génère pas d’apitoiement, au contraire : « Comme ma mère de son vivant, j’habite les cauchemars des enfants et les histoires autour du feu. Je suis Nico, mais pour les Marinois, je suis terreur, punition et démon. […] Tous me craignent comme ils craignaient ma mère : avec le respect qu’impose la menace. » (p. 27).
Cette posture revendicatrice du héros répond à l’attitude mesquine de la communauté qui n’a d’empathie que pour celleux qui se conforment. On comprend aussi qu’à travers son désir de se venger et son refus absolu de plier au joug de la tyrannie, il honore sa filiation et rend hommage à sa mère-sorcière trépassée. L’idée du deuil et de la reconstruction de soi après une perte affligeante est donc sous-jacente dans le conte poétique de McCann.
La possibilité d’un lien entre l’hiver et d’une mort réelle ou symbolique est une interprétation intéressante, surtout considérant que l’hiver, dans le roman québécois contemporain, est très souvent une métaphore du rite de passage4, donc du passage d’un état à un autre. À l’image de l’environnement qui l’entoure, le personnage de roman doit lui aussi passer par une mort symbolique pour découvrir sa place dans le monde.
1. Suhonen, Katri, « « Partout de la neige entassée, comme du linge à laver » : la passion de la blancheur dans le roman québécois moderne », Voix et Images, vol. 37, n°2 (110), hiver 2012, p. 115. Retour
2. Alex McCann, Saint-Nicolas-des-marins, Alto, Québec 2025, 216 p. Retour
3. Selon le philosophe Thomas Hobbes, l’humain dans l’état de survie qui est sa condition naturelle, est « principalement [motivé] par la peur, l'intérêt personnel et l'orgueil ». Dans un contexte où il n’y a pas de lois, d’autorités ou d’institutions, l’état de nature se définit par le chaos et la violence qui l’habite. Claire P. Curtis, Postapocalyptic Fiction and the Social Contract: « We’ll Not Go Home Again », Lanham, Lexington Books, 2010, p. 44. Retour
4. Suhonen, Katri, op. cit., p. 114. Retour