Nuit blanche

Lorsque les poèmes forment un trottoir qui mène à demain
par Alizée Goulet

Debout devant demain  de Clara Lagacé

Date de parution
21 mai 2025

Éditeur
Les éditions de la maison en feu

Critique publiée le
22 octobre 2025
 
 

Avec Debout devant demain, publié chez les éditions de la maison en feu (mai 2025), Clara Lagacé signe un recueil où l’espoir se tient debout comme une mère funambule, obstinée par amour : « je navigue la ligne franche entre / un plan de mesures d’urgence en cas de tornade / l’odeur des crêpes la floraison des lilas ». Un espoir en marche donc, en dépit de l’épuisement relié à la maternité, ou encore, au constat journalier de la destruction de notre monde. Ainsi, malgré les angoisses : « tenir tes petites mains en enjambant la rue », traverser le bitume mortifère et choisir comme destination le jeu, la joie, « les joutes de baseball ». À l’incertitude de l’avenir, les poèmes ne cessent de formuler des souhaits qui, loin d’être de vagues élans vers un futur meilleur, forment des points de relais pour une mère qui s’adapte à sa nouvelle vie avec son bébé et, chemin faisant, prouve que l’amour est une force agissante inestimable.

Le recueil donne voix à une énonciatrice en mouvement, une mère qui marche et qui désire sauver la part habitable de la ville, et pour Clara Lagacé, cela veut aussi dire l’écrire : « je veux construire des récits / au fil de mes promenades ». Plus encore, la locutrice est attentive à ce qui se raconte dans la ville et, par moments, les poèmes forment des points de rassemblement où nature et culture partagent l’espace d’énonciation : « c’est un lieu commun / le parc Belmont […] tout bourgeonne / notre ville expose des souvenirs pas juste les nôtres ». Dans le recueil, une ville habitable est définie par sa capacité à produire des lieux communs dans lesquels peut s’enraciner une communauté élargie à la nature et au passé (dans le poème ce passé  semble renvoyer à la fois à un patrimoine culturel et végétal, puisque les souvenirs exposés peuvent être attribués aux gens, aux lieux et à ce qui “bourgeonne”). En effet, à la maison « fleurissent / des rangées de tasses fumantes / nichent / des amitiés radieuses ». Flore et faune récupèrent leur territoire grâce à « la victoire des liens » sur « [l’]urbanité désolante ». C’est donc dans le quotidien, déjà plein de « cheerios échappés » et de gestes de soin, qu’une ville « à l’écoute de ses oiseaux » a la possibilité de germer. Il faut agir chaque jour pour changer l’avenir, marcher cette ligne franche avec l’énonciatrice, puisque « les trottoirs sont faits / des rêves des mères ». 

À cet égard, le motif du cordon ombilical agit de manière efficace dans le recueil, unissant, certes, la mère et son enfant, tout en joignant ce duo à la collectivité, parce que « le cordon tiendra la route » et qu’on peut y lire que le lien mère-enfant (re)tiendra la route pour toustes. À chaque consternation devant la laideur d’un quartier abandonné aux aléas industriels, l’énonciatrice peut tirer un peu sur « [ce] cordon encore fort / entre nos vertiges », elle peut continuer d’écrire une histoire avec son enfant, dans laquelle l’imagination permet de surmonter l’aliénation grise qui menace de faire perdre espoir, c’est-à-dire de s’habituer au manque : « partout où nous marchons / les trottoirs sentent triste / nous garrochons des fraises / remplissons les trous / de confiture ». Aimer l’espace urbain, celui des piéton.es et des abeilles, c’est choisir chaque fois d’investir son environnement du potentiel de la vie, c’est repérer ce qui demeure là où se perd l’évidence des fleurs et des oiseaux : « il nous reste / l’espace pour t’inventer », dit la mère à son enfant. Et comme promesse : « tu grandiras / sur une rue marchable été comme hiver ». 

Dans les dernières années, une diversité bienvenue d’œuvres traitant de la maternité est venue peupler la scène éditoriale québécoise. Notons, du côté de la poésie, des recueils comme Une année terrestre de Sarah Brunet Dragon (Noroît) et Berceuses d’Émilie Turmel (Poètes de brousse), publiés tous les deux en 2023, ainsi que L’épingle filante de Noémie Roy (Les herbes rouges), paru en 2024. L’originalité de la proposition de Clara Lagacé se trouve dans le rapport qui s’inscrit, tout au long du recueil, entre l’expérience de la maternité et celle de l’habitabilité de la ville, situant très concrètement la maternité dans son aspect charnel, certes, mais également dans la matérialité urbaine, nous rappelant que c’est à même le corps et la rue que naissent la résistance et l’espoir.